le théâtre gallo-romain des BOUCHAUDS (16)

avril 18, 2007 at 2:15 (archéologie, divinités, histoire)

Longtemps laissé à l’abandon sur les hauts des collines charentaises surplombant la vallée de la NOUERE, le théâtre des BOUCHAUDS était tombé dans l’oubli depuis le 3ème siècle de l’ère commune. On le croyait château en ruines, le Château des Fades, le domaine des fées. Ses pierres avaient servi au cours des siècles à construire une grande partie des villages qui entourent le site et ses ruines avaient sombré au milieu des broussailles. Ce n’est qu’à partir de la seconde moitié du 19ème siècle que les BOUCHAUDS sortent de leur sommeil lorsque le propriétaire de l’époque entame une première série de fouilles. A la recherche d’un hypothétique trésor féodal, il ne trouve que de vieilles pierres et vendra une partie des derniers vestiges à une fabrique de chaux. Malgré cela, ses découvertes suscitent l’intérêt et permettront d’établir qu’il s’agit de constructions gallo-romaines. Le site sera classé monument historique le 22 décembre 1881. Des fouilles sporadiques et souvent dévastatrices se poursuivront sans méthode jusqu’au début du 20ème siècle. De 1901 à 1906, les travaux du Père Camille de la Croix permettent un meilleure compréhension du site. Propriété du département depuis 1957, les chantiers de fouilles plus récents (1974-1995) ont mis à jour et exploré le sanctuaire attenant au théâtre.

théâtre des bouchauds

Les ruines du théâtre donnent encore la mesure de ce qu’il était au temps de son activité. Construction atypique car il occupe la partie supérieure d’un vallon orienté vers le Nord, la vue s’ouvre librement sur la région qu’il domine. Encastré dans la colline, il respecte cependant le plan dit de Vitruve. Ce type de construction profitant du paysage a du permettre une importante économie de matériau, ce qui explique peut être ses dimensions considérables : d’un diamètre de 105,6 mètres, il fait partie des plus grands théâtres du monde gallo-romain, surpassant même celui d’ORANGE (104 mètres).

plan des ruines

Les vestiges permettent de reconstituer sa composition :
– un postcaenium , une scena et proscenium
– un orchestra
– trois caeva
– trois précinctions auxquelles on accédait au moyen de six escaliers rayonnants (parados) et cinq passages latéraux (vomitorium).

L’ima caeva était composée de trois gradins, la media caeva pouvait contenir 17 ou 18 et la summa caeva 13 gradins, l’ensemble pouvait contenir 5 à 6 000 personnes.
Construit vers la fin du Ier siècle, il connaît des remaniements au 2ème siècle : trois rangées de gradins en pierre dans l’orchestra réservées aux notables ainsi que des escaliers permettant la circulation entre l’orchestra et la cavea. Il est abandonné et détruit en partie au 3ème 4ème siècles qui verront arriver les « invasions barbares ».

L’emplacement du théâtre des BOUCHAUDS s’explique par sa proximité avec la Via Agrippa qui partait de MEDIOLANUM SANTONUM, la capitale des Santons (SAINTES) pour rejoindre LUGDUNUM (LYON). Grâce aux travaux d’érudits locaux au 19ème siècle l’établissement a été identifié à GERMANICOMAGUS (SERMANICOMAGUS), une étape signalée sur la Table de PEUTINGER. Cette identification semble confirmée par l’ampleur du site qui comprend non seulement le théâtre mais encore un sanctuaire avec au moins deux temples et un ensemble d’habitats qui n’ont pas encore été explorés. On trouve également les restes d’un aqueduc dans deux villages voisins, un vivier où on a retrouvé des coquilles d’huître, et dans des puits voisins des monnaies, des fibules, des débris de vases, des patères …ainsi qu’une statue de MERCURE.

Dans le monde gallo-romain, LUG a souvent été assimilé à MERCURE, et il y a de fortes chances que ces constructions aient remplacées un sanctuaire plus ancien situé sur cette imposante colline. Le nom lui-même des BOUCHAUDS vient de boscalis/boscus l’étendue de bois, la forêt défrichée à l’époque gallo-romaine. Et les Lucs étaient des bosquets sacrés au sommet d’une éminence, colline ou montagne (cf. LUGDUNUM). A proximité immédiate des BOUCHAUDS se trouve le village de SAINT-CYBARDEAUX, anciennement St Cybard d’Elz puis St Cybard d’Eu, Eu signifiant Yeuse, le Chêne vert, à rapprocher de la dédicace trouvée à ICULISMA (ANGOULEME) – autre grande ville santone avant son indépendance sous l’administration romaine – à ROBOR, un dieu chêne.
Il est possible qu’une partie des activités des BOUCHAUDS, GERMANICOMAGUS signifiant le marché de GERMANICUS, se soient reportées sur les localités environnantes, notamment dans la ville de ROUILLAC, célèbre localement pour son marché aux chevaux et autres animaux de ferme le 27 de chaque mois . Cette ville devrait son nom à RULLUS, important propriétaire de l’époque gallo-romaine qui aurait bâti sa villa en bordure de VIA AGRIPPA, et on y a retrouvé une statuette caractéristique de la Déesse EPONA d’une trentaine de centimètres de haut, assise du coté droit du cheval dont elle tient la bride elle a un petit animal sur ses genoux.

epona

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4 commentaires

  1. erynie said,

    Autant l’avouer : j’ai pour les Bouchauds un amour de petite fille, comme celui qu’on peut avoir pour les contes de fée. C’était le château fantastique qui gardait la colline. On s’y arrêtait parfois en vitesse en revenant de la foire de Rouillac, où on avait acheté une douzaine de poulets à engraisser après avoir admiré chevaux, vaches et tracteurs de la foire agricole. Mais le meilleur chemin ne passait pas par la grande route qui va d’Angoulême à Cognac, non la meilleure route c’est celle qui passe par le sommet des collines, en retrait par la campagne. On s’arrêtait parfois au théâtre lors de nos périples familiaux à bord de la R16, à moitié nauséeux dans les fumées des Gitanes spéciales virées du dimanche et qui emporteront bien plus tard mon père dans son dernier voyage. Ma mère ajustait un foulard sur sa tête, car le vent souffle sans faire semblant dans nos campagnes charentaises, et c’était le signal pour nous les enfants de la course depuis la plate forme centrale jusqu’au plus haut de ce qu’il reste du théâtre. Les fouilles du santuaire n’étaient pas encore ouvertes au public ni l’accès aménagé comme aujourd’hui, mais la magie des lieux était là, puissante, et tout le paysage montait à votre rencontre, ses lignes d’énergie palpitant jusquà vous, petits géants sous le ciel dans un vertige délicieux.

  2. Onouava said,

    Hummmmmmm Erynie, qu’est-ce que tu écris joliment bien ! J’ai beaucoup apprécié la vie qui jaillit parmi tes mots, forte, puissante, pleine d’humus !
    bises

  3. lamainrouge said,

    petit souvenir supplémentaire : mon père nous racontait, qu’enfant, il accompagnait sa famille à la foire de Rouillac et que son grand père lui offrait toujours un carquelin (=craquelin, petit gâteau en pâte sablée décorée de sucre) en forme de cheval. On n’en trouve plus depuis longtemps à la foire de Rouillac, mais c’est aujourd’hui le nom d’un prix décerné localement aux amateurs et défenseurs du parler saintongeais (not’ santonjhe). Epona est donc toujours honorée ici, même de façon indirecte.

  4. Pierre Collenot said,

    Bonjour,

    Les blogs de qualité ne courent pas les rues du net.
    Bravo pour le vôtre, dont les thèmes et la rédaction méritent le détour.

    A propos du site des Bouchauds, j’ai mis en ligne sur le site Histoire Passion deux documents écrits par le père Camille de La Croix

    – le premier sur l’histoire de la découverte et des premières fouilles du théâtre,

    – le second sur les hypothèses faites alors sur l’emplacement présumé de Sermanicomagus.

    ces documents proviennent du bulletin de la SAHC

    – et un extrait de la table Théodosienne (ou de Peutinger) montrant l’emplacement de Sermanicomagus sur le trajet Chassenon-Saintes.

    Longue vie à votre blog.

    Cordialement

    Pierre

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