balade païenne à Angles sur l’Anglin

mai 2, 2007 at 10:51 (paysages)

Angles sur l’Anglin, un des « plus jolis villages de France », célèbre pour les ruines de son imposant chateau médiéval qui domine la vallée et qui aurait été selon la légende, bâti par des Fées qui travaillaient la nuit pour que personne ne puisse les voir.

pivert.jpg   J’ai à peine fait quelques centaines de mètres sur la route qu’un étroit sentier qui escalade le talus me conduit à une vaste salle souterraine ouverte dans le roc, la « cave à Capioro », orientée au soleil levant et qui possède, sur la gauche, un diverticule à la grande profondeur. D’emblée le ton est donné : je suis dans un lieu magique qui fut jadis beaucoup fréquenté par mes lointains ancêtres (grotte refuge ou grotte cultuelle ?) ; je suis transporté dans un autre monde, et c’est une impression que vient curieusement renforcée le « tac tac » du bec d’un pivert contre un arbre qui me souhaite ainsi la bienvenue à sa façon.

chaudron.jpgPlus loin au sein d’un tunnel de verdure, je m’attarde au pied d’une roche massive bizarrement creusée dans sa paroi varticale qui me fait face, d’un orifice parfaitement circulaire. C’est « le Chaudron » et je me prends à rêver à quels rituels cette curiosité de la nature a bien pu servir.

Toujours en pleine forêt mes pas me mènent ensuite jusqu’à un calvaire édifié au point de rencontre de deux chemins, qui marque aussi le sommet du plateau où je me recueille quelques instants en souvenir de la divinité qu’ont dû adorer là nos lointains ancêtres. C’est la triple Hécate que les grecs honoraient aux carrefours, mais les Celtes ? pour les gallo-romains, c’étaient des déesses qui s’appelaient Biviae, Triviae, Quadriviae suivant le nombre des chemins qui se croisaient là, et qui prenaient selon toute vraisemblance la place d’une spécifiquement gauloise. Déesse chthonienne, elle relierait les trois étages du monde: le monde d’en dessous, le monde d’ici, le monde du dessus et, à ce titre, serait honorée comme la déesse des carrefours; car chaque décision à prendre à un carrefour commande, non seulement une direction horizontale à la surface de la terre, mais plus profondément une direction verticale vers l’un ou l’autre des niveaux de vie choisis. Dans les fourrés, un mouvement me surprend et j’entre aperçois un animal s’enfuir, si rapidement que je n’ai pas le temps de l’identifier. Assez gros, avec une très épaisse fourrure noire et je me plais à imaginer que c’est un animal fabuleux, lié au lieu, alors que ce n’est peut être qu’un chat…

Plus loin, à l’entrée d’un étroit chemin, comme semblant m’attendre, le mince tronc coupé d’un jeune charme. J’ai sur moi le couteau de mon grand-père qui, avec sa petite lame incurvée et son manche jaune en laiton me fait penser  à la faucille d’or des druides. Il est aussi muni d’une scie, ce qui me permet d’avoir assez rapidement en mains un fort bâton aussi haut que moi et que je me promets bien de me mettre à sculpter dès mon retour.

monade.jpgLe petit chemin qu’il m’indiquait, tel un signe des dieux, me mène en contre bas jusqu’à une petite fontaine, la « fontaine des blattiers » dont le niveau des eaux permettait jadis aux marchands de blé d’évaluer l’importance de leur future récolte. La pauvre source ne coule plus, pourtant joliement entourée de fortes pierres et ceinturée de trois petits murets de pierres sèches: elle est comblée sur une bonne profondeur de déchets organiques, feuilles pourries, etc.: ce serait un bien joli travail à faire que de la restaurer mais en attendant je peux toujours lui offrir un petit rituel de protection: Du bout du doigt mouillé, avec de la terre humide, je trace sur un des murets un triskèle (ou une monade si l’on préfère) que j’entoure d’un cercle et puis, en posant la main sur la figure, je dis trois fois: « gracieuse Déesse, je te prie de faire ici un abri avec ta force afin que jour comme nuit, aube et crépuscule, ton immense puissance soit un abri pour cette source » et je remercie en rebroussant chemin (le rituel est naturellement adaptable pour un arbre ou n’importe quel « objet » que l’on veut protéger).

Poursuivant mon chemin, je ramasse des glands de chêne et des noix que j’offrirai à mon autel dès mon retour. Des plumes aussi, des plumes de chouette mais aussi une jolie petite plume de corbeau aux jolis et forts reflets bleutés. Tout en marchant, à travers les viornes, les troènes, les aubépines, érables champêtres, prunelliers, coudriers et daphnées, je guette un dolmen « des Liboureaux », partiellement effondré, mais dont la table intacte donne encore, parait-il, une parfaite idée de l’importance du monument… en vain… puisqu’en rentrant je m’apercevrai que si je le guettais sur ma gauche, il était en fait sur ma droite…

En revanche, plus loin,  je m’attarde dans une charmante petite clairière plantée en son centre de deux jeunes chênes et visitée de nombreux papillons : quelle belle clairière ce serait pour un rituel … malheureusement elle est bien trop visible du chemin balisé en jaune et bleu… Même si j’ai les fesses trempées de m’être assis sur le tapis de mousse, je remercie l’esprit du Lieu avec gratitude pour son accueil.

Toujours plus loin, après un passage sur la route, où je passe devant un calvaire manchot pour lequel je n’éprouve aucune compassion (qu’a-t-il fallu détruire pour l’ériger, lui ?) je rentre à nouveau sous le couvert de la forêt. Le ciel s’est couvert et le sous bois est très sombre : j’ai une pensée pour la forêt magique du Seigneur des Anneaux et je pense aussi aux formes torturées des arbres de Bibracte; je pense surtout à tous les bosquets sacrés, à tous les arbres sacrés détruits par les chrétiens dans leur rage à imposer leur nouvelle religion par tous les moyens et surtout par la hache et l’épée…

Au milieu des genévriers, des cornouillers, des noisetiers et des chênes, il y a des buis en cascades partout et je m’imprègne de leur odeur tout en faisant attention où je mets les pieds puisque je n’ai aucune envie de dévaler la pente sur les fesses tant les pierres sont glissantes. Le chemin descend jusqu’au bord de l’Anglin où la forêt est moins dense. Je m’assois là, sur un tronc moussu, abattu mais sur lequel pousse la vie, symbole exemplaire, pour avaler mon sandwich en face des eaux dont je perçois les clapotis cristallins. Je me rends compte alors que je n’entends pas d’autres oiseaux que les corbeaux et leurs croassements sont rapidement remplacés par le bruit des gouttes de pluie sur les feuilles des arbres qui me sont comme un grand parapluie.

Quand je repars en laissant dans le creux d’un arbre un bon morceau de mon sandwich pour l’esprit du Lieu, la pluie cesse. Et plus loin, en grimpant un peu dans la falaise je découvre une grotte qui surplombe la rivière. Elle est sombre et la pile de ma lampe est morte mais à la lueur de la bougie que j’ai pensé à apporter, je m’aperçois que rien ni personne n’a du pénétrer ici depuis longtemps: aucune canette vide, aucun papier de bonbon, aucune empreinte dans la poussière alors que mes semelles en laissent de bien visibles et profondes. Je m’installe au milieu de cette grotte, dans l’obscurité, dans les Ténèbres, en regardant la lumière au delà de son ouverture, et les arbres sur fond de ciel. Et je suis parfaitement conscient de la complémentarité de l’obscur et du clair et je me laisse aller à une longue rêverie où il est question du sein de la Terre Mère, du ventre de la mère, d’initiation, de rituels d’un autre âge réactivés.

grotte.jpgJe pense à Jean Clottes qui présente la grotte comme un lieu de passage entre le monde des hommes et un monde parallèle. La grotte serait donc un sanctuaire dans lequel le chaman, reconnu par sa tribu, entre en transe pour restaurer l’harmonie entre l’homme et la nature. Et pour que les Paléolithiques se soient rendus régulièrement, pendant plus de vingt mille ans, au fond de cavernes où ils n’habitaient pas pour y dessiner sur les roches, il a obligatoirement fallu que ces lieux revêtent pour eux une importance extraordinaire. Ils devaient avoir conscience de pénétrer délibérément dans un monde-autre, celui des forces naturelles. . Ce voyage souterrain était donc l’équivalent du voyage chamanique, celui de la vision perçue durant la transe. (de l’autre côté d’Angles sur l’Anglin, à quelques kilomètres d’ici un site magdalénien, baptisé le « roc aux sorciers » et qui abrite des frises sculptées en bas-relief, témoigne de la présence de l’homme il y a 14 000 ans dans les environs)

Un peu à contre coeur je me lève pour reprendre mon chemin. Au pied de la falaise que je longe maintenant des tas d’énormes blocs de roche jonchent le sol devant moi: l’endroit est complètement irréel, les pierres forment des trous, des voûtes, des pièges, des obstacles, des ponts et des arches, des débuts de labyrinthe: la beauté de l’endroit me coupe le souffle… et son étrangeté aussi, l’impression d’un total dépaysement, même les plantes semblent différentes, plus exotiques, presque tropicales !..

pied-griffe.jpgDerrière, la paroi « sculptée de main d’homme dans le calcaire dur, haute et large d’une dizaine de mètres, s’incurve vers le sommet où elle dessine une amorce de voûte. A sa base est creusée une fosse rectangulaire de 2,50 m. sur 2 m. en manière de bassin et où l’on descend par un plan incliné. Les parois de la roche présentent de nombreuses et profondes incisions qui forment soit des sortes de bancs et de gradins, soit des espèces de loges quadrangulaires. A l’angle d’un banc de pierre qui, à gauche, surplombe la fosse centrale, on remarque une sculpture grossière » (« légendaire de la Vienne ». Mineau-Racinoux). certains y ont vu l’image d’un sphinx, d’autres celle du dieu Mithra personnifié par un taureau (en fait, on y discerne  » un muffle porté par un corps informe reposant sur deux pieds dont l’un semble armé de quatre griffes acérées »)

Car il ne semble faire aucun doute que la « carrière aux sarcophages », avant qu’on y taille des pierres à tombeaux dès l’époque gallo romaine et jusqu’au VIIeme siècle, fut consacrée, peut être même en des temps pré-celtiques, à un culte païen (une hypothèse hautement probable qui est encore confortée selon les spécialistes par la présence d’un bassin et la forme incurvée du sommet de la paroi).

Je m’arrache avec peine aux lieux et, après un long cheminement le long de la rivière où je m’essaie à reconnaitre les arbres, je rejoins la route au lieu dit « pied griffé ». Le « Légendaire de la Vienne » rapporte à ce propos une curieuse légende qui s’attache à cet endroit :

En des temps très anciens, un artisan qui travaillait en ce lieu, avait deux fils dont l’un se nommait Bartoumé, l’autre Bonifait. Désireux de les pourvoir d’un emploi, il remit à chacun d’eux un marteau qu’il leur ordonna de lancer au loin. L’outil de Bartomé alla tomber sur un roc escarpé, près de Mérigny, aux lisières du berry, celui de Bonifait vint s’abattre à l’opposé dans la paroisse de La puye, près d’une source. Chaque enfant rejoignit le lieu qui lui avait ainsi été assigné par le sort. Bartoumé sur son roc (roc de saint Bartoumé) et dans la grotte sous-jacente se vit attribuer le pouvoir de guérir la colique rouge. Bonifait, près de sa fontaine dont il remplaça la divinité païenne protectrice, celui de calmer les fièvres et de faire pleuvoir en temps de sécheresse (fontaine de saint Bonifait).

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Un commentaire

  1. lamainrouge said,

    Depuis cette promenade, la fontaine des Blattiers a été curée, et les environs immédiats nettoyés …

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