la tablette de plomb de Rom (79)

novembre 11, 2007 at 10:18 (archéologie, coutumes, vie quotidienne)

Les tabellae defixionum se présentent sous la forme de lamelles de plomb rectangulaires, petites plaques ou petites barres qui peuvent être roulées et que traverse un grand clou. Elles sont gravées d’inscriptions et de formules magiques le plus souvent d’exécration ou d’envoutement et leur nom vient du verbe « defigere », fixer, ficher en bas, transpercer. Elles participent d’une opération magique par laquelle on plante un clou pour torturer quelqu’un ou son substitut: cette plaquette même. Cette magie est largement répandue, surtout tout autour du bassin méditerranéen. En Grèce, c’est la « katadesmos »(= ligature). Mais elle est aussi présente dans la Gaule romaine…

Les tabellae sont déposées dans des puits, ou bien dans des tombes (le Plomb du Larzac fut découvert dans une sépulture rutène), des sources (comme la Tablette arverne de Chamalières) ou encore des fosses, qui sont des voies d’accès traditionnelles à l’Autre Monde , par lesquelles on peut communiquer avec les divinités chthoniennes.

La tablette d’exécration de Rom (dans les Deux-Sèvres, à 35 kms au SO de Poitiers) a été découverte en 1887 dans le puits d’une villa gallo-romaine alors que Rom s’appelait Rauranum et s’élevait sur 40 ha, sur l’importante voie romaine reliant Saintes (Mediolanum Santonum) à Poitiers (Lemonum). Rauranum est citée dans l' »Itinéraire d’Antonin » et la « Carte de Peutinger ». La Tablette se trouvait à une profondeur de 17 mètres, avec d’autres tablettes de plomb roulées et traversées par un clou (une dizaine au total), mesure 9 cm de haut pour 7 cm de large et remonte au IIIe ou IVe siècle, rédigée dans une écriture cursive tardive faite peut être de latin vulgaire associé à des mots celtes.

Dans l’utilisation du plomb, Christian-J. Guyonvarc’h (« Magie, médecine et divination chez les Celtes ») voit un peu rapidement à notre avis, l’origine non celtique de l’inscription et affirme qu’ « une defixio celtique devrait être gravée sur du bois d’if ». C’est passer un peu vite sur le fait que la tablette fut gravée au IIIe-IVe siècle, où les pratiques magiques de l’exécration étaient interdites, et que la classe sacerdotale druidique devait déjà pratiquement être en voie de disparition. On se trouve alors très certainement en présence non pas d’un acte magique réalisé par un dignitaire du clergé druidique dans des conditions et circonstances idéales mais d’un acte probablement individuel, de sorcellerie populaire, réalisé dans l’urgence avec « les moyens du bord », en conservant ce qui avait pu l’être des pratiques druidiques mais, pour le reste en s’adaptant aux circonstances et aux pratiques d’ alors …

maldicion3.jpg une tablette d’exécration

La magie des tabellae defixionum est liée à l’importance qu’on donne au Verbe et au Nom et on sait que les romains liaient le nomen (de « nom ») et le numen (puissance magique). En clair, il est important de nommer pour pouvoir atteindre. Il est probable que comme dans tout le monde antique, les gaulois de l’époque indépendante comme les gallo-romains plus tard attachaient une importance extrême au nom, qu’ils lui attribuaient une puissance profonde et pensaient qu’en possédant le nom d’une personne ou d’une divinité, ils pouvaient profiter de son pouvoir (c.f. le nom « Teutates » générique des dieux particuliers de chaque tribu) et, dans le cas d’un être humain, avoir une influence sur sa vie, et donc sur sa mort : En Egypte, un des rites magiques les plus puissants associé au Nom était pratiqué dès l’Ancien Empire. Il consistait à écrire les noms des ennemis de Pharaon sur des vases – ou sur des statuettes – qui étaient ensuite brisés (et donc »tués ») puis enterrés.

La Tablette de Plomb de Rom ne fait pas exception à la règle. Le texte, qui est écrit sur ses deux faces semble être le fait d’un mime, d’un acteur d’une troupe, ambulante ou locale (on ne sait pas non plus s’il l’a rédigé lui même ou fait appel à un « sorcier »). On a donc, dans le milieu des mimes de théâtre gallo-romains, la mise en œuvre d’une magie, pour satisfaire la jalousie du demandeur, animé de motifs prosaïquement professionnels et dont les souhaits sont divers: lier, humilier, faire souffrir physiquement, empêcher d’accomplir le sacrifice d’ordre religieux. Dans ce but il voue aux « démons » Apecius, Aquannos et Nana une bonne dizaine de ses collègues et tout particulièrement son rival Sosio… Mais la lecture du texte divise toujours les spécialistes, et nous présentons ici la traduction de Christian Guyonvarc’h à partir d’une lecture de Rudolph Egger:

« Apecius, tu dois lier Trinemetos et Caticnos / tu dois faire mettre nus Seneciolus, Asedis, Tritios, Neocarinos, Dido / Sosio doit souffrir du délire et des frissons de fièvre / Sosio doit souffrir quotidiennement / Sosio ne doit pas pouvoir parler / Sosio ne doit pas triompher de Maturus et Eridunna / Sosio ne doit pas pouvoir sacrifier /Aquannos doit te torturer / Nana doit te martyriser / Sosio ne doit pas pouvoir briller au dessus du mime Eumolpus / il ne doit pas pouvoir représenter, dans la force de l’ivresse, la femme sur le poulain / il ne doit pas pouvoir sacrifier / Sosio ne doit pas pouvoir arracher pour son compte la victoire au mime Fotius« .

Il ne semble pas qu’Apecius, Aquannos et Nana soient des divinités mais plutôt des « génies » mineurs et plutôt maléfiques (ce qui tendrait encore à ce qu’on privilégie la mise en œuvre d’une sorcellerie populaire plutôt individuelle et non pas la mise en œuvre d’une haute magie par un membre du clergé druidique). Aquannos pourrait bien être l’esprit des eaux du puits et Nana, une de ces créatures naines qu’on rencontre souvent dans le folklore populaire. En ce qui concerne Apecius, le seul à porter un nom celtique, on ne sait rien …

Rom a un petit musée archéologique qu’on peut visiter. Des activités y sont proposées selon la saison et suivant l’état des fouilles en cours sur les divers sites qu’on y a découverts, auxquelles participent des groupes de reconstitution aussi sérieux et de qualité que les Gaulois d’Esse ou Aremorica. On ne peut malheureusement pas y voir les Tablettes puisqu’elles ont été rachetées par la Musée de Saint Germain en Laye, mais les divers objets et panneaux d’exposition sont particulièrement intéressants, comme l’accueil y est particulièrement agréable … comme on a pu le constater un dimanche après midi, froid et nuageux, 11 novembre qui plus est …

http://www.musee-rauranum.com/musee_rom/index.htm

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