la Chasse Galerie

décembre 23, 2007 at 1:53 (contes et légendes, mythologie)

La Mesnie Hellequin nous est surtout connue à travers les références qui lui sont faites dans des textes du Moyen Age et qui concernent l’Europe toute entière: certaines nuits magiques d’orages violents surtout en période de changement de saison, et alors qu’on pourrait penser que ce sont le vent et la pluie qui dévastent les paysages , l’imaginaire populaire impute cette dévastation à une troupe d’esprits fantastiques, montés sur des chevaux rapides, entourés de chiens bruyants, qui ont été condamnés en punition de leurs péchés à chevaucher jusqu’à la nuit des temps… et il ne fait pas bon être dehors à ce moment là … Pendant tout le passage de la « Famille furieuse », ce ne sont que cris d’oiseaux, aboiements, hennissements, miaulements, voix plaintives, hurlements sauvages, sonneries de cors « comme une armée entière d’animaux criant, beuglant, clapissant et semblant voyager dans les nuages ». Les témoignages sont nombreux et peut être ne faudrait-il pas chercher trop longtemps dans nos campagnes, encore aujourd’hui, pour trouver quelqu’un pour nous affirmer avoir entendu passer la Chasse Sauvage… grues_cendrees.jpg Il est vrai qu’il n’ est pas impossible d’assister à cette cacophonie céleste qui chaque année,envahit le ciel d’octobre préparant à l’hiver et plus tard en février qui annonce la fin des glaciales rigueurs . Alors, le vol des grues, qui passent l’hiver en Espagne et nichent en Scandinavie, aurait-il à voir avec l’origine de la Chasse Sauvage ?… On pense en effet que cette tradition pourrait avoir son origine dans le passage de l’été à l’hiver, puis de l’hiver à l’été… et quand les grues remontent vers le nord, elles sont censées réveiller la nature au passage. Une autre manière est de dire qu’à cette époque les airs frémissent des poursuites d’animaux symboliques chassant devant eux les esprits de la mort afin d’assurer le triomphe de la vie nouvelle. On peut dire aussi que la Chasse galope à l’infini dans le ciel d’hiver pour éveiller les mémoires et associer les disparus à l’éternelle renaissance de la vie.

La période d’avant Noël correspond à la fin de l’automne, c’est donc l’époque, suivant la mythologie nordique où Odhinn-Wotan, le Dieu chaman, monté sur Sleipnir, son cheval à huit pattes, passe dans les airs au soir tombant, entrainant derrière lui la « Chasse Sauvage ». La croyance répandue dans de nombreuses régions d’Europe selon laquelle les sorcières, une lanterne à la main, se déplacent dans le ciel pendant la période solsticiale, représente sans doute une survivance de ce thème wotanique.
Cette croyance en une chevauchée d’une troupe plus ou moins maudite est répandue dans toutes nos campagnes et suivant les provinces, le nom change: c’est la Mesnie Hellequin, ou Hennequin, le Carosse du roi Hugon, la Chasse nocturne, la Chasse Arthur, la Chasse du Comte Rouge, la Chasse du Chasseur Sauvage… La Mesnie Hellequin:son nom lui-même est l’objet d’interrogations, on parle de Charles Quint, on laisse entendre qu’il pourrait être à l’origine d’ Arlequin, mais on cite surtout le Poème du comte Hernequin -une chanson de geste, aujourd’hui perdue, qui racontait les aventures légendaires d’un certain Hernequin, comte de Boulogne, qui avait combattu les Vikings au IXe siècle.

chasse-odin.jpg Quant à la thématique proprement dite de la Mesnie Hellequin, elle semble pouvoir être rattaché au thème d’origine germanique de la chasse sauvage et des armées aériennes conduites par Odin. Parfois Hellequin est un doublet d’Arthur, lui aussi supposé conduire une chasse. Selon une prédiction de Merlin il était annoncé qu’il reviendrait un jour : on l’a attendu de longues années, on l’attend même encore et selon Augustin Thierry, un historien du XIXe,  » les forestiers du roi d’Angleterre, en faisant leur ronde au clair de la lune, entendaient souvent un grand bruit de cors, et rencontraient des troupes de chasseurs qui disaient faire partie de la suite du roi Arthur ». Elle apparait aussi dans le « Perceval en prose » attribué à Robert de Boron (ou l’un de ses continuateurs) au début du XIIIe siècle.

D’autres traditions rattachent la Mesnie Hellequin à une armée de revenants que l’on croiserait à l’occasion à la lisière des forêts, à l’image des sylvains de l’Antiquité.
On dit en effet que Silvain, qui rappelle notre Sucellus gaulois, était le père ou le chef d’une foule de génies semblables à lui, nommé Sylvains, tous représentés avec des jambes et des oreilles de bouc. Comme Pan, Silvanus passait pour apparaître brusquement au coin des bois et sur les routes; la nuit, il épouvantait les voyageurs de sa voix rauque.
La Chasse Gallery semble spécifiquement poitevine … L’étymologie est controversée, certains préfèrent le terme Galerie du vieux verbe « galer » (se divertir, se livrer à une joie bruyante), faisant donc de la Chasse Galerie une « chasse gaillarde, hardie, menée avec ardeur et fougue ». D’autres s’en tiennent à Gallery et y voient la personnalisation du meneur de la Chasse sans pour autant s’entendre sur le nom du personnage. On a cru y voir un châtelain du Chêne-Billault, à Pouant, dans la région de Loudun, qui aurait été condamné à chasser pour l’éternité en punition d’avoir préféré quitter la messe avant la consécration pour entrainer ses invités à la chasse un jour de Saint Hubert. On a voulu y voir aussi le célèbre Guillery de la chanson, baron cruel et chasseur forcené qui, sur le modèle précédent, à l’heure de la messe, força un cerf jusque dans une grotte occupée par un ermite et l’y tua en refusant de plier le genou… mais la version païenne existe aussi, où l’ermite devient une jeune nymphe protégée de Bahren (?), un des anciens dieux du terroir (c.f. « la marque de Bahren » à Fontenay le Comte), savant et prodigue, qui connaissait les vertus de la moindre racine…et Guillery était d’autant moins pardonnable, qu’il chassait, parait-il, le gibier réservé aux Dieux…

Ce thème de la « chasse des damnés » résulte d’une transposition chrétienne du thème wotanique de la « suite » d’ Odhinn composée des guerriers morts au combat. Les païens ont, très logiquement été transformés en « damnés » et leur passage dans le ciel a été réinterprété comme résultant d’une « damnation éternelle ».
berserker.jpg Les frères Grimm parlent de la légende Wutendes Heer : l’Armée Furieuse, mais qui pourrait bien être « l’armée de celui qui est en fureur » (puisqu’on sait qu’ Odhinn-Wotan est la fureur incarnée -c.f. Georges Dumézil : « Mithra-Varuna »-) qu’ils font dériver de Wotan’s Heer (l’Armée d’Odin). Et cette Chasse , par cette fureur sacrée et la présence de ces berserkir, ces guerriers-fauves qui entraient dans une fureur incontrôlable, se rendant capables des plus invraisemblables exploits, pourrait bien receler le mystère de l’initiation guerrière celto-nordique , car à côté des guerriers loups, on devine la présence aussi des compagnons guerriers chasseurs de Finn…

Les versions diffèrent, selon lesquelles on considère la légende nordique de la déesse des frimas, Holda, poursuivie sans trève par Wotan et sur laquelle se sont greffées des versions gaéliques, bretonnes, ou franques et qui seront adaptées aux croyances chrétiennes (thème du chasseur maudit, ronde infernale des réprouvés condamnés à errer). On dit aussi que c’est la « nuit des Mères » (du 24 au 25décembre), qui débute la grande fête solsticiale qui dure 12 jours, que débute aussi la chasse furieuse menée par Dame Holle accompagnée de Wotan qui serait alors son conjoint. Mais s’il semble bien que ce soit pour illustrer le passage de la saison sombre à la saison claire, il ne faut pas oublier non plus qu’on dit aussi que si Wotan parcourt ainsi les nuits, c’est pour rassembler tous les guerriers susceptibles de marcher sous ses ordres quand sera venu le temps du Ragnarok: la bataille de la fin du monde, le destin auquel ne peuvent échapper les dieux, la destruction d’Ásgard et le renouveau du monde.
Pour les chrétiens ce n’est qu’une sarabande démoniaque, à la chasse aux âmes pour renforcer encore cette armée de seigneurs damnés qui errent pour l’éternité dans les forêts. On est en vérité pas très loin de Herne le Chasseur, le chevalier fantomatique au chef orné de bois qui chevauche à la tête de la Chasse, au travers du ciel. Pas très loin non plus de son équivalent, piececernunnos.jpeg Cernunnos, tout à la fois divinité chthonienne en même temps que solaire (sur une pièce de monnaie trouvée dans le Hampshire, il porte la roue du soleil entre ses cornes), ce qui nous ramène au passage d’une saison à l’autre … et ce qui nous ramène aussi vers … saint Hubert.

Saint Hubert, chasseur invétéré, se serait converti à la vue d’une croix entre les bois d’un cerf, certains disent « le jour de Noël », tous ces indices, la passion de la chasse, un dieu-cerf, la période solsticiale rappellent des croyances païennes bien antérieures au christianisme et peuvent se rapporter au thème de la chasse sauvage: Hubert étant le prototype du « chasseur sauvage converti » pour la sauvegarde des âmes, tandis que la Chasse Sauvage, elle, est le cortège des non-convertis, des « damnés », des paysans et soldats restés fidèles à la foi traditionnelle.
La survivance du mythe odinique aurait donc servi là encore de base à une christianisation péjorative du thème en question.

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les 12 jours

décembre 16, 2007 at 4:15 (coutumes, fêtes, vie quotidienne)

Le 1er janvier

Les étrennes, reçues ou données, accompagnées d’échanges de voeux et de souhaits divers sont la préoccupation essentielle du 1er janvier, même si l’Eglise a choisi ce jour là pour fêter la circoncision du Christ. Il se trouve à mi chemin des « deux Noëls », cette vieille tradition solsticiale des douze jours dont le christianisme n’a pas pu venir à bout et pendant lequel on faisait bonne chair et on travaillait peu (il était par exemple interdit de laver ou filer, de faire du pain ou nettoyer les étables.). Les étrennes nous viennent des Romains depuis une coutume introduite sous l’autorité du roi Tatius Sabinus, qui se vit offrir le premier la verbène (verveine) du bois sacré de la déesse Strénia, pour le bon augure de la nouvelle année.
Il semble aussi qu’à l’époque celtique les tournées de quêtes existaient déjà : des jeunes gens masqués effectuaient dans le voisinage une quête, le plus souvent de nourriture. Les dons recueillis étaient destinés à repaître les « esprits » réprésentés par ces jeunes gens. En retour les « esprits » repus devaient assurer des récoltes abondantes et un cheptel nombreux.
Ces tournées existaient encore au début du XXe siècle: le 31 décembre, à partir de minuit les jeunes gens de 15 à 25 ans allaient en cortège de porte en porte pour souhaiter bonne année à chacun en chantant des « chants d’aguilaneuf » et en réclamant leur récompense, leurs étrennes. Et gare à ceux qui ne donnaient pas car dans ce cas là, la chanson prenait bien vite un tour insultant et scatologique. Le matin laissait la place à la fête et aux réjouissances diverses qui dégénéraient parfois en orgies et furent interdites à maintes reprises.
De nos jours, le gui est toujours présent au 1er de l’An: on en accroche un bouquet à la porte de sa maison ou à l’intérieur et tout le monde s’embrasse sous ce bouquet à minuit sonnant parce que « ça porte bonheur ». Pour les fiancés ou les jeunes mariés, c’est le symbole de leur bonheur futur. On dit que les Druides coupaient le gui (plante sacrée, pour eux, qui guérit tout) au cri de: « O Ghel an Heu » ce qui signifie littéralement « Que le blé germe ». Au Moyen Âge cette expression deviendra « Au gui l’an neuf ».

L’Epiphanie, ou fête des Rois

galette_img_0001.jpgCélébrée le 6 janvier, elle clôture les fêtes du cycle des 12 jours en même temps qu’elle ouvre celui de Carnaval-Carême.
C’était le signal donné à toutes les festivités qui devaient se terminer le mercredi des Cendres. C’était une période bruyante, faite de cavalcades, de processions burlesques, de bals travestis et autres amusements: c’était le règne du plaisir sous toutes ses formes avant l’austérité du Carême.
La Fête des Rois mages était primitivement destinée à faire oublier les Saturnales païennes qui se déroulaient à peu près à cette période, pendant lesquelles l’ordre des choses était inversé, que les esclaves devenaient les maîtres et inversement, et qu’on nommait un roi bouffon grâce au tirage au sort d’une fève. De la même manière qu’à l’origine cette date du 6 janvier avait été retenue pour le baptême du Christ, aussi bien que pour la Nativité et si l’Eglise prit l’habitude de bénir ce jour là, les cours d’eau ce n’est pas tant que le baptême primitif se faisait par immersion, mais bel et bien parce qu’il fallait effacer le souvenir de la fête païenne de l’eau, célébrée ce jour dans les Mystères de Dionysos, et ceux d’Isis et d’Osiris.
Pour revenir à la fête des Rois, c’est au domicile du chef de famille, du doyen, que tous les membres se réunissaient. Celui ci découpait en fin de repas un grand gâteau dans lequel une fève avait été introduite, en autant de parts qu’il y avait de convives, plus deux: une part étant réservée pour la servante, la seconde, « la part de dieu » ou « la part du pauvre », était réservée au premier mendiant qui se présenterait. Le plus jeune enfant assignait alors une des parts qui restaient à chacun, et celui qui trouvait la fève était déclaré « Roi », mis dans l’obligation de se choisir une Reine.
Avait lieu ensuite la Quête des Rois, menée par les pauvres, surtout les enfants qui obtenaient pommes et noix et les mendiants qui réclamaient la part qui leur avait été réservée

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au temps du solstice d’hiver

décembre 15, 2007 at 1:01 (coutumes, fêtes, vie quotidienne)

Passent les années, dans un grand nombre de maisons poitevines, le « tréfougeau » a toujours sa place dans la cheminée pour la nuit de Noël même s’ il tend de plus en plus à être remplacé par la buche pâtissière qui vient clôturer le réveillon. buche_noel_hist.gifLe tréfougeau, ou trifougeau, ou terfougeau, qu’on appelle aussi la cosse ou le moucheron de Nau, est posé dans l’âtre avant la messe de minuit et doit tenir le feu pendant trois jours, même parfois jusqu’au Nouvel An, ou bien bruler pendant chacune des trois veillées traditionnelles: Noël, la saint Sylvestre et les Rois (trois : on sait l’importance que revêtait le « 3 » pour les Celtes). Au départ pour la messe, la maitresse de maison balayait devant l’âtre et installait une chaise à proximité pour que la sainte Vierge vienne s’y assoir pendant la durée de l’absence.
Quand la température était clémente et permettait de faire ce feu de joie en plein air, au sortir de la messe de minuit, la jeunesse du pays restait à danser jusqu’à la messe du point du jour. Mais à cause des conditions atmosphériques défavorables, ce feu de plein air est devenu le grand feu de cheminée actuel qui ne rassemble plus guère que les membres de la famille.
Tout un cérémonial se déroulait devant la buche, qui était généralement une « cosse » c’est à dire une souche réservée tout spécialement à cet usage. Le feu était soigneusement installé par le plus ancien qui l’aspergeait parfois d’eau et de sel, ou bien d’eau bénite, et on considérait qu’il possédait des vertus magiques: on gardait précieusement l’un des tisons jusqu’au prochain Noël qu’on jetait dans le foyer quand le tonnerre grondait pour éloigner la foudre et protéger la maison de l’incendie. Ce tison servait aussi à se protéger contre la grippe et de talisman contre les sorciers.Quant aux cendres, on les gardait car elles étaient censées calmer le mal aux dents.
A certains endroits, la souche devait bruler chaque jour un peu et pendant 9 jours (trois fois trois) pour que le paysan ait de l’argent toute l’année.
flambee.jpgParfois, le père de famille en faisait jaillir des étincelles à coups de pincette en formant des voeux. Et pratiquait une sorte de magie divinatoire puisqu’ il en tirait aussi des prédictions concernant les prochaines récoltes, la réussite de son bétail ou le nombre de volailles qui seraient élevées dans le cours de l’année.
Au retour de la messe de minuit, le réveillon était bien souvent une véritable communion alimentaire qui réunissait tous les participants de la veillée qui s’était tenue en début de soirée, avant le départ pour la messe: on y dégustait souvent un plat traditionnel de cagouilles ou lumas (escargots) (*).
A partir du XVe siècle, les chants étaient caractéristiques de cette période de l’année, on les chantait le plus souvent pendant cette première partie de la veillée: chants de Noël pieux, mais aussi chants de Noël gaillards, prétextes à satires et railleries, mais qui , pour la plupart, traitaient de la vie populaire et de ce que produisaient les paysans.

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(*) recette sauce aux lumas: pour 4 personnes:
– 120 lumas moyens
– 250 g de chair à saucisses
– Mie de pain
– 2 gousses d’ail
– Persil
– Bouquet garni
– 1/2 à 3/4 lt de vin blanc
– Sel poivre
– Huile
1. Laver soigneusement les escargots après les avoir laissés jeuner , ajouter une poignée de gros sel et les faire baver en remuant quelques minutes, rincer et egoutter.
2. Dans une cocotte en fonte faire chauffer 5 cl d’huile sur feu vif, y ajouter les escargots et remuer jusqu’à ce que le jus soit presque totalement réduit et légèrement caramélisé. Incorporer la chair à saucisses et la faire rissoler.
3. Ajouter la mie de pain, l’ail et le persil hachés. Mouiller avec le vin blanc et un peu d’eau, saler, poivrer et ajouter le bouquet garni. Laissez mijoter 1h1/2 à 2 h. heures)

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le solstice d’hiver au quotidien

décembre 10, 2007 at 12:25 (coutumes, fêtes, vie quotidienne)

Le solstice d’hiver « se situe au milieu de la saison morte. C’est dans la nature une période où rien de particulier ne se passe sinon qu’elle est généralement suivie des jours les plus froids. La détermination de sa date est donc exclusivement due à l’observation solaire et non à des phénomènes terrestres.
On sait que les Gaulois comptaient le temps en nuits ce qui est logique eu égard à leurs conceptions de l’existence, s’appuyant sur la notion de la renaissance de la vie au sein des ténèbres et de la mort apparente. Pour eux la cycle quotidien débutait dans le mystère de l’obscurité. Il n’est pas surprenant que la même conception se soit appliquée au cycle solaire. Le solstice, caractérisé par le maximum de durée nocturne, représentait pour l’année ce qu’était la nuit pour la journée.
Le milieu de la nuit la plus longue constituait le point central de l’année. La détermination de ce moment privilégié supposait une série d’observations difficiles puisque les jours commencent à croître le soir depuis le 21 décembre alotrs qu’il faut attendre le 3 janvier pour qu’ils grandissent le matin. C’est le 23 décembre que se produit le solstice. La fête de Noël qui a pris la place de la célébration solennelle du solstice a été finalement fixée au 24 décembre dans la nuit. Ce décalage d’un jour s’explique par les diverses réformes du calendrier.
Soulignons que la détermination de cette fête requérait des calculs abstraits à partir d’observations concrètes. D’autre part, on perçoit le sens mystique des croyances attachées à cette nuit unique. On pressent le caractère fidéiste d’une adhésion à des phénomènes invisibles.
La célébration se déroulait sur douze jours. Mais on ignore si ces derniers encadraient le solstice ou s’ils le suivaient. La première hypothèse se soutient parce qu’il parait logique qu’une fête soit l’objet d’une préparation et d’une suite. La seconde éventualité trouve se justification dans le fait que notre actuelle Epiphanie remplace la célébration de l’accroissement matinal des jours. Quoi qu’il en soit, cette fête comportait une « veille » nocturne et donnait lieu à des manifestations symboliques en rapport avec tous les éléments de la nature: feu, eau, roches, animaux, végétaux.
En tant que représentation du soleil, source de la vie, le feu était l’objet de rites particulièrement importants. Il était recouvert de cendres avec précautions de façon à « couver » plusieurs jours dans l’âtre. Au cours de la nuit sainte, il était dégagé et réanimé. la première partie de cette nuit était réservée à la veillée plus solennelle et longue que les veillées quotidiennes. On prélevait des aliments en conserve pour en placer quelques échantillons près du foyer. Des gateaux étaient confectionnés et, dans les étables, on garnissait les mangeoires. Ces préparatifs s’effectuaient discrètement à l’intérieur des maisons. Au milieu de la nuit, le grand réveil se produisait. Chacun sortait de chez lui pour participer à l’explosion générale du renouveau invisible. On mangeait les gateaux de circonstance jusqu’à l’aube.
Puis, on allait répandre à travers les champs nus, la cendre qui avait protégé le feu afin qu’elle exerce son action bénéfique sur la terre endormie. Les charbons éteints étaient mis de côté pour protéger les maisons lors des orages d’été.
Les éléments : pierre, eau, air, étaient associés au renouveau général.
menhir-jpg.jpgLes pierres étaient l’objet d’une vénération particulière. Réceptacles d’esprits, elles avaient la réputation de féconder les champs. Aussi allait-on visiter celles qui avaient servi à observer le soleil dans sa course : pierres verticales ou blocs surmontés d’un repère, appelées depuis « Pierres qui virent ». Des unions mystiques étaient censées se produire au cours de la nuit de Noël. Des pierres avaient la réputation de se déplacer pour aller se tremper dans une source ou une rivière voisine. D’autres se soulevaient pour libérer les richesses de l’An nouveau.
Les sources accueillaient les esprits bienfaisants qui venaient danser joyeusement alentour. Certaines d’entre elles voyaient leur eau devenir rouge comme le sang vivifiant ou le feu. Des serpents sortis des profondeurs de la terre ou de la roche, se rendaient aux fontaines pour y déposer les semences de vie.
Les airs frémissaient des poursuites d’animaux symboliques chassant devant eux les esprits de la mort afin d’assurer le triomphe de la vie nouvelle. Cette croyance est restée très vivace au cours des siècles. Elle prit le nom de Mesnie Hellequin au Moyen Age ou de Chasse Sauvage et représentait la lutte entre les puissances destructrices et celles du renouveau, lutte gigantesque qui assurait finalement la victoire des dernières.
Les animaux ne restaient pas étrangers à ce renouveau. Certains d’entre eux étaient plus représentatifs comme le cerf dont les bois tombent pour repousser plus grands chaque année. Ils étaient bien qualifiés pour anéantir les forces d’anéantissement. Le sanglier qui a des portées nombreuses, le cheval à la course rapide et d’autres étaient censés se livrer à la chasse des mauvais esprits. Les humbles habitants des étables participaient à l’oeuvre de renaissance. C’est pourquoi les hommes leur prodiguaient des soins vigilants en cette période cruciale. Durant cette dernière nos frères inférieurs participaient plus étroitement au monde de l’au-delà ce qui fit dire qu’ils étaient alors doués de la parole.
Les végétaux qui paraissent inanimés pendant l’hiver servaient aussi de symboles puisque au printemps ilsq vont de nouveau éclater d’activité. Les graines étaient associées aux rites du feu ou aux festivités alimentaires. Il est vraisemblable que ces graines, placées près du feu pendant les douze jours du cycle de renouveau, étaient mêlées le dernier jour à la provision destinée aux semis ou aux mets rituels de clôture, comme la fève enfermée dans le gateau du 6 janvier.
gui.jpgLe gui tenait une placé particulière. Cette petite plante parasite semble pleine de vigueur avec ses feuilles vertes et ses graines gorgées de liquide visqueux alors que l’arbre sur lequel elle se trouve est, lui, en complète léthargie. Bravant la chute des feuilles et le froid stérilisant, elle fait plus qu’annoncer la permanence de la vie qui va renaître, elle la contient déjà et le montre. De plus les oiseaux peuvent se nourrir de ses baies en ce temps de disette. C’est pourquoi les Gaulois allaient cérémonieusement en cueillir quelques bouquets qu’ils suspendaient au dessus du foyer. L’année se renouvelait sous le signe du gui. L’image des druides se rendant dans la forêt pour y cueillir le gui avec une faucille d’or sur le chêne est trop familière pour que nous nous y étendions. On sait que le chêne ne porte pour ainsi dire jamais cette plante parasite. La rareté même du phénomène pouvait inciter à des cérémonies solennelles. Mais la pratique plus simple effectuée par chaque famille était courante sans doute.
Comme nous venons de le voir la nuit sainte devait se situer au milieu du laps des douze nuits les plus longues. Les dix premiers jours comportaient des offrandes de toutes sortes aux puissances de l’Autre Monde. cupule1.jpgDivers aliments liquides étaient répandus sur les pierres aménagées à cet effet sous la forme de cupules et de rainures ou dans les fontaines. Ce rite rappelait l’habitude primitive de faire des cadeaux en vue d’obtenir des bienfaits en échange. La Natrure généreuse ne manquait pas de répondre à cette invitation et sans attendre ses dons printaniers on représentait sa générosité par des cadeaux mystérieux offerts aux enfants et par des gâteaux, prémices des récoltes à venir (*).
Ces diverses pratiques sont remarquables par l’étroite interpénétration des éléments qui les composent. Le bois sert au feu, les graines sont associées à son sommeil et à sa résurrection, le gui, les mets, les champs sont associés comme les animaux à l’activité mystérieuse de la gestation générale. Cette cohérence aux innombrables facettes est un trait caractéristique de la religion gauloise.

(*) Il semble bien que notre croissant, consommé le matin exclusivement, soit le successeur du gâteau de cette fête solsticiale. Dans certaines régions, il était distribué en même temps que l’on disait la formule « Aguilaneu » ce qu’on a traduit, probablement par erreur: Au gui l’an neuf. Certains rapprochent cette formule d’une phrase celtique signifiant: le blé lève. »

Etienne Renardet: « Vie et croyances des gaulois avant la conquête romaine ».

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