la Chasse Galerie

décembre 23, 2007 at 1:53 (contes et légendes, mythologie)

La Mesnie Hellequin nous est surtout connue à travers les références qui lui sont faites dans des textes du Moyen Age et qui concernent l’Europe toute entière: certaines nuits magiques d’orages violents surtout en période de changement de saison, et alors qu’on pourrait penser que ce sont le vent et la pluie qui dévastent les paysages , l’imaginaire populaire impute cette dévastation à une troupe d’esprits fantastiques, montés sur des chevaux rapides, entourés de chiens bruyants, qui ont été condamnés en punition de leurs péchés à chevaucher jusqu’à la nuit des temps… et il ne fait pas bon être dehors à ce moment là … Pendant tout le passage de la « Famille furieuse », ce ne sont que cris d’oiseaux, aboiements, hennissements, miaulements, voix plaintives, hurlements sauvages, sonneries de cors « comme une armée entière d’animaux criant, beuglant, clapissant et semblant voyager dans les nuages ». Les témoignages sont nombreux et peut être ne faudrait-il pas chercher trop longtemps dans nos campagnes, encore aujourd’hui, pour trouver quelqu’un pour nous affirmer avoir entendu passer la Chasse Sauvage… grues_cendrees.jpg Il est vrai qu’il n’ est pas impossible d’assister à cette cacophonie céleste qui chaque année,envahit le ciel d’octobre préparant à l’hiver et plus tard en février qui annonce la fin des glaciales rigueurs . Alors, le vol des grues, qui passent l’hiver en Espagne et nichent en Scandinavie, aurait-il à voir avec l’origine de la Chasse Sauvage ?… On pense en effet que cette tradition pourrait avoir son origine dans le passage de l’été à l’hiver, puis de l’hiver à l’été… et quand les grues remontent vers le nord, elles sont censées réveiller la nature au passage. Une autre manière est de dire qu’à cette époque les airs frémissent des poursuites d’animaux symboliques chassant devant eux les esprits de la mort afin d’assurer le triomphe de la vie nouvelle. On peut dire aussi que la Chasse galope à l’infini dans le ciel d’hiver pour éveiller les mémoires et associer les disparus à l’éternelle renaissance de la vie.

La période d’avant Noël correspond à la fin de l’automne, c’est donc l’époque, suivant la mythologie nordique où Odhinn-Wotan, le Dieu chaman, monté sur Sleipnir, son cheval à huit pattes, passe dans les airs au soir tombant, entrainant derrière lui la « Chasse Sauvage ». La croyance répandue dans de nombreuses régions d’Europe selon laquelle les sorcières, une lanterne à la main, se déplacent dans le ciel pendant la période solsticiale, représente sans doute une survivance de ce thème wotanique.
Cette croyance en une chevauchée d’une troupe plus ou moins maudite est répandue dans toutes nos campagnes et suivant les provinces, le nom change: c’est la Mesnie Hellequin, ou Hennequin, le Carosse du roi Hugon, la Chasse nocturne, la Chasse Arthur, la Chasse du Comte Rouge, la Chasse du Chasseur Sauvage… La Mesnie Hellequin:son nom lui-même est l’objet d’interrogations, on parle de Charles Quint, on laisse entendre qu’il pourrait être à l’origine d’ Arlequin, mais on cite surtout le Poème du comte Hernequin -une chanson de geste, aujourd’hui perdue, qui racontait les aventures légendaires d’un certain Hernequin, comte de Boulogne, qui avait combattu les Vikings au IXe siècle.

chasse-odin.jpg Quant à la thématique proprement dite de la Mesnie Hellequin, elle semble pouvoir être rattaché au thème d’origine germanique de la chasse sauvage et des armées aériennes conduites par Odin. Parfois Hellequin est un doublet d’Arthur, lui aussi supposé conduire une chasse. Selon une prédiction de Merlin il était annoncé qu’il reviendrait un jour : on l’a attendu de longues années, on l’attend même encore et selon Augustin Thierry, un historien du XIXe,  » les forestiers du roi d’Angleterre, en faisant leur ronde au clair de la lune, entendaient souvent un grand bruit de cors, et rencontraient des troupes de chasseurs qui disaient faire partie de la suite du roi Arthur ». Elle apparait aussi dans le « Perceval en prose » attribué à Robert de Boron (ou l’un de ses continuateurs) au début du XIIIe siècle.

D’autres traditions rattachent la Mesnie Hellequin à une armée de revenants que l’on croiserait à l’occasion à la lisière des forêts, à l’image des sylvains de l’Antiquité.
On dit en effet que Silvain, qui rappelle notre Sucellus gaulois, était le père ou le chef d’une foule de génies semblables à lui, nommé Sylvains, tous représentés avec des jambes et des oreilles de bouc. Comme Pan, Silvanus passait pour apparaître brusquement au coin des bois et sur les routes; la nuit, il épouvantait les voyageurs de sa voix rauque.
La Chasse Gallery semble spécifiquement poitevine … L’étymologie est controversée, certains préfèrent le terme Galerie du vieux verbe « galer » (se divertir, se livrer à une joie bruyante), faisant donc de la Chasse Galerie une « chasse gaillarde, hardie, menée avec ardeur et fougue ». D’autres s’en tiennent à Gallery et y voient la personnalisation du meneur de la Chasse sans pour autant s’entendre sur le nom du personnage. On a cru y voir un châtelain du Chêne-Billault, à Pouant, dans la région de Loudun, qui aurait été condamné à chasser pour l’éternité en punition d’avoir préféré quitter la messe avant la consécration pour entrainer ses invités à la chasse un jour de Saint Hubert. On a voulu y voir aussi le célèbre Guillery de la chanson, baron cruel et chasseur forcené qui, sur le modèle précédent, à l’heure de la messe, força un cerf jusque dans une grotte occupée par un ermite et l’y tua en refusant de plier le genou… mais la version païenne existe aussi, où l’ermite devient une jeune nymphe protégée de Bahren (?), un des anciens dieux du terroir (c.f. « la marque de Bahren » à Fontenay le Comte), savant et prodigue, qui connaissait les vertus de la moindre racine…et Guillery était d’autant moins pardonnable, qu’il chassait, parait-il, le gibier réservé aux Dieux…

Ce thème de la « chasse des damnés » résulte d’une transposition chrétienne du thème wotanique de la « suite » d’ Odhinn composée des guerriers morts au combat. Les païens ont, très logiquement été transformés en « damnés » et leur passage dans le ciel a été réinterprété comme résultant d’une « damnation éternelle ».
berserker.jpg Les frères Grimm parlent de la légende Wutendes Heer : l’Armée Furieuse, mais qui pourrait bien être « l’armée de celui qui est en fureur » (puisqu’on sait qu’ Odhinn-Wotan est la fureur incarnée -c.f. Georges Dumézil : « Mithra-Varuna »-) qu’ils font dériver de Wotan’s Heer (l’Armée d’Odin). Et cette Chasse , par cette fureur sacrée et la présence de ces berserkir, ces guerriers-fauves qui entraient dans une fureur incontrôlable, se rendant capables des plus invraisemblables exploits, pourrait bien receler le mystère de l’initiation guerrière celto-nordique , car à côté des guerriers loups, on devine la présence aussi des compagnons guerriers chasseurs de Finn…

Les versions diffèrent, selon lesquelles on considère la légende nordique de la déesse des frimas, Holda, poursuivie sans trève par Wotan et sur laquelle se sont greffées des versions gaéliques, bretonnes, ou franques et qui seront adaptées aux croyances chrétiennes (thème du chasseur maudit, ronde infernale des réprouvés condamnés à errer). On dit aussi que c’est la « nuit des Mères » (du 24 au 25décembre), qui débute la grande fête solsticiale qui dure 12 jours, que débute aussi la chasse furieuse menée par Dame Holle accompagnée de Wotan qui serait alors son conjoint. Mais s’il semble bien que ce soit pour illustrer le passage de la saison sombre à la saison claire, il ne faut pas oublier non plus qu’on dit aussi que si Wotan parcourt ainsi les nuits, c’est pour rassembler tous les guerriers susceptibles de marcher sous ses ordres quand sera venu le temps du Ragnarok: la bataille de la fin du monde, le destin auquel ne peuvent échapper les dieux, la destruction d’Ásgard et le renouveau du monde.
Pour les chrétiens ce n’est qu’une sarabande démoniaque, à la chasse aux âmes pour renforcer encore cette armée de seigneurs damnés qui errent pour l’éternité dans les forêts. On est en vérité pas très loin de Herne le Chasseur, le chevalier fantomatique au chef orné de bois qui chevauche à la tête de la Chasse, au travers du ciel. Pas très loin non plus de son équivalent, piececernunnos.jpeg Cernunnos, tout à la fois divinité chthonienne en même temps que solaire (sur une pièce de monnaie trouvée dans le Hampshire, il porte la roue du soleil entre ses cornes), ce qui nous ramène au passage d’une saison à l’autre … et ce qui nous ramène aussi vers … saint Hubert.

Saint Hubert, chasseur invétéré, se serait converti à la vue d’une croix entre les bois d’un cerf, certains disent « le jour de Noël », tous ces indices, la passion de la chasse, un dieu-cerf, la période solsticiale rappellent des croyances païennes bien antérieures au christianisme et peuvent se rapporter au thème de la chasse sauvage: Hubert étant le prototype du « chasseur sauvage converti » pour la sauvegarde des âmes, tandis que la Chasse Sauvage, elle, est le cortège des non-convertis, des « damnés », des paysans et soldats restés fidèles à la foi traditionnelle.
La survivance du mythe odinique aurait donc servi là encore de base à une christianisation péjorative du thème en question.

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2 commentaires

  1. stivandco said,

    Merci pour cet article, je cherchais des éclaircissements sur une chanson appellée « La Chasse Gallery » qui provient effectivement de la région poitevine.
    A bientôt
    S.

  2. soloist2 said,

    Qu’est ce que la « marque de Bahren ?

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