le cycle du Carnaval avant la conquête romaine

janvier 21, 2008 at 4:37 (fêtes, vie quotidienne)

« L’hiver n’en finit pas d’agoniser. Les provisions soigneusement conservées dans les récipients ou dans les silos enfouis sous la terre commencent à s’épuiser. Le bois sec se fait rare et pourtant le froid reste vif. La neige, le vent et les gelées ont totalement dépouillé la terre devenue aride et triste.. C’est l’angoissante fin de l’hiver où la neige, refusant de disparaitre, se répand en rafales agressives devant lesquels les jours cléments battent en retraite.
scilla_bifolia_070406.jpg Pourtant la Nature pressent déjà la belle saison. Au milieu des tapis blancs qui demeurent au fond des combes ombreuses, les « gouttes de lait » sortent du sol toutes blanches pour ne pas se faire remarquer. Dans les sous-bois, les scilles minuscules exposent leur douce couleur bleue aux moindres rayons du soleil qu’aucune frondaison n’arrête. La mâche étale ses feuilles dans les champs qui portent ainsi le premier produit de l’année. Parmi les oiseaux qui s’essaient à chanter , le merle continue sa mélodie commencée en plein hiver pour fixer sans retard les limites de son domaine. Avant que la campagne soit en mesure d’assurer une nourriture suffisante, l’instinct de reproduction pousse les animaux à préparer la saison des amours. L’eau sourd de toutes parts et les ruisseaux chantonnent leur plénitude.
Puis dans les prés, les pâquerettes sortent en toute hâte leur petite tête ronde pour dire aux oiseaux qu’il est temps de pondre car les insectes prennent leur vol hésitant et les vermisseaux se glissent sous les feuilles mortes.. Les reptiles se réveillent lentement à la chaleur des pierres. Après les buissons, les arbres se parent de pousses qui n’arrivent pas à contenir les jeunes feuilles. Cependant qu’ en terre les graines se muent en tiges prometteuses. Ces germes se libèrent de la graine comme le foetus fait du placenta devenu inutile et voué à la disparition. Au ciel les giboulées ont mené un vigoureux combat d’arrière garde. Victorieusement le vent est parvenu à libérer l’azur qui se partage à égalité avec la nuit, la durée du jour.
Ce drame du réveil de la nature qui va effacer toute tracée de la saison morte, où le prédateur attaque les proies avec audace pour nourrir ses petits, où chaque branche bouscule ses voisines pour se tailler un espace, où les mères défendent avec témérité leur progéniture, ca drame, l’homme de pouvait pas ne pas le ressentir très fortement.
Il l’a représenté de sorte à rappeler symboliquement les évènements mais surtout leurs causes transcendantes et à exprimer ses propres émotions. Cette représentation constitue le cycle de printemps qui commence au début du bois de mars pour finir avec le mois de mai.
Pour les Gaulois le monde des âmes envahit progressivement la terre avant même que ses habitants en aient bien pris conscience. Aussi sont-ils surpris de constater les effets de cette conquête générale qui s’observe dans les bois, les champs, les maisons aussi. Cette prise de possession du peuple souterrain, c’est le monde à l’envers. Comment cela se traduit-il ?
Les jeunes gens sautillants et facétieux, méconnaissables sous les déguisements sont habillés sens dessus dessous. Puisque le visage représente la personne, les garçons cachent le leur derrière des masques excentriques, comme il sied à des êtres surnaturels. Parmi eux se trouvent des animaux puisque ceux ci peuplent l’au delà. La troupe turbulente se répand partout sans vergogne. Sa première incursion a pour objet le lieu où l’on se rassemble pour les veillées d’hiver ou « écraignes » (*). Elles ne sont plus de mise. Les participants sont dispersés au milieu des cris, les filles et les femmes sont particulièrement poursuivies car il est temps qu’elles reprennent leur place dans l’oeuvre de procréation.
Plusieurs jours durant, ils sèment le trouble dans le village, entrent dans les maisons, n’hésitant nullement à prendre les aliments qui s’y trouvent. Les habitants, du reste, ont à coeur de leur offrir tout ce qui leur plaît. En échange, ils distribuent par poignées de la farine sur les gens qu’ils rencontrent en signe de fertilité.
Une multitude de rites pratiqués dans telle ou telle région, rappellent ce bouleversement causé par l’envahissement des êtres surnaturels. Là, c’est le jugement improvisé des notables, là c’est la course imposée à un mauvais sujet assis à l’envers sur un mulet… Les gâteaux consommés en ces jours-là rappellent eux mêmes le caractère insolite de tout ce qui advient. Le nom de « fantaisies » qui nous a été transmis en est le signe.
Un géant était de la fête et, dans le Nord en particulier, il la présidait en compagnie de ses émules. Mais ce grand personnage avait une fin tragique puisqu’on le mettait à mort. Il s’agit là d’une pratique héritée des époques pré-celtiques dont les Gaulois avaient gardé la tradition sans en connaitre la cause. André Varagnac pense que les traditions relatives aux géants ont pris naissance après le mégalithisme. Les Celtes, incapables de réaliser de tels monuments auraient imaginé qu’ils étaient l’oeuvre de puissants personnages. Une autre explication a été proposée. Un roi conquérant honni aurait laissé un souvenir tellement mauvais que, bien des générations après, on le met encore à mort. Cette interprétation historique nous parait moins vraisemblable.
roue-en-feu.jpg Une autre tradition consistait à garnir une roue de paille sèche et à la faire dévaler sur les pentes après l’avoir enflammée. En certaines régions des disques étaient lancés en l’air. La roue, signe solaire, répandait ainsi sur son parcours le feu fécondant. C’est probablement en partant de la même idée que les oeufs étaient « roulés » en certains endroits déterminés. L’oeuf était lié à la saison printanière, aussi jouait-il un rôle important dans les rites carnavalesques. Comme le poussin doit casser la coque pour sortir, l’oeuf doit être brisé pour être signe de naissance. C’est pourquoi il était rituel de casser des oeufs soit lors des « roulées » soit dans des gâteaux.
Le cycle de Carnaval se terminait par des feux. Chacun apportait un peu de bois au bûcher pour rappeler son caractère communautaire. Des danses s’animaient autour du foyer et les jeunes gens effectuaient des sauts au dessus des flammes, signifiant le passage. Les filles et les jeunes femmes, en accomplissant ce geste, participaient à l’oeuvre de fécondation générale. Celle ci était complétée par l’éparpillement des brandons ou de torches d’herbes sèches dans les champs. Dans certaines régions, des braises et des cendres étaient également répandues sur les sépultures pour appeler les défunts à revivre en union avec toute la nature.
D’autres pratiques avaient lieu en divers endroits. Elles avaient pour thème la pousse des plantes. Ici on fichait en terre une branche ou une tige. Si elle prenait racine et fournissait des bourgeons, c’était signe de prospérité. Là on allait cueillir des branchages pour en tresser des couronnes que rehaussaient des décorations composées de rubans ou de colifichets aux couleurs éclatantes. Des « rondes » accompagnaient ces cueillettes.
(*) Ces lieux de réunion souterrains sont en contact avec la Terre-Mère, mieux, ils sont en son sein. Ceux qui s’y rendent se trouvent pour ainsi dire au milieu du petit peuple des âmes. En Bourgogne on appelle un homme de très petite taille « écraignot ». Il est normal que l’invasion de ce peuple sur la Terre se produise à partir de ces souterrains. »

Etienne Renardet: « Vie et Croyances des Gaulois avant la conquête romaine »

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