Un culte à Mithra à Chardonchamp (86)

août 14, 2008 at 9:47 (archéologie, divinités, histoire)

Les spécialistes semblent s’accorder sur un point: on a longtemps posé Mithra comme le rival de Jésus et les chances du mithriacisme étaient quasi équivalentes à celles du christianisme dans le grand match religieux qui les a opposés durant les premiers siècles de notre ère. On sait la propension du christianisme à « emprunter » les traits de ses rivaux qui étaient susceptibles de faire pencher la balance : récupération des anciens dieux païens à travers les attributs et fonctions des différents saints, mise en place du culte marial pour évincer la fidélité vouée à la Grande Déesse Mère, « christianisation » des mégalithes par adjonction de croix, érection des lieux saints ou lieux de culte sur des sites anciens sans parler des fêtes qui, toutes sans exception ont pris la place, parfois la symbolique et la finalité des anciennes fêtes païennes… C’est particulièrement vrai vis à vis du mithriacisme. Les deux sont des religions de salut à Mystères, la date de naissance du Christ, le 25 décembre, nuit la plus longue de l’année, est celle de Mithra. Comme Mithra, Jésus naît dans une grotte, d’une vierge, sorti de la pierre. Il semble que la croix fut un symbole mithriaque, de même que sont mithriaques la mitre et la crosse des évêques, le titre de pape, la tonsure des clercs. Il n’est pas jusqu’à la Cène qui soit clairement un emprunt aux Mithriastes qui consomment ensemble, le dimanche, jour du Soleil, le pain et le vin substituts de la chair et du sang du taureau sacrifié. 

Ethique

Mais qu’est donc le Mithriacisme ? Dans son « Parcours Païen », Christopher Gérard en dresse un exact aperçu:

« Mithra est un dieu indo-iranien,de la fidélité, de l’amitié et du contrat. Il symbolise l’harmonie personnelle, sociale et cosmique. La morale mithriaque est une morale solaire, une éthique de la lumière: amour de la vérité, fidélité à la parole donnée sont centraux. Il s’agit aussi d’une religion de l’énergie car Mithra vainc le taureau grâce à sa volonté inflexible et à la force de ses bras. Ce qui lui permet de restaurer l’ordre cosmique un instant menacé par les forces du chaos, du non-être et de la mort. Par la dexiôsis, l’étreinte des mains droites, Mithra scelle son alliance avec Sol. La main droite symbolise dans de nombreuses traditions, la puissance te la volonté. Il s’agit aussi ici d’un engagement, d’une parole donnée, à laquelle une fidélité sans faille est de mise. Le succès du Mithriacisme dans les milieux militaires surtout, mais également dans la haute administration et les milieux d’affaires peut s’expliquer par cette sacralisation du lien fraternel et indissoluble, garanti par un serment et gage de salut. La loyauté, la fides romaine, source de bonheur et de salut dans un monde difficile, ne pouvait que séduire l’esprit juridique et moral des cadres de l’Empire romain. Il y aurait d’ailleurs des recherches à faire quant aux liens entre éthique mithriaque et éthique féodale et/ou chevaleresque. Les points communs sont nombreux: exaltation de la notion de service, morale de l’action et de l’énergie, lutte contre le mal, nécessité de l’obéissance et d’une hiérarchie stricte, exaltation de l’honneur et de l’amitié, non point l’amour abstrait et universel des Chrétiens (et qui a pour corollaire obligé l’ingérence dans la vie de l’autre et la « correction fraternelle ») mais solidarité concrète à l’égard des membres de la phratrie ».

Un culte interdit

La région Poitou-Charentes est riche en sites en milieu souterrain: carrières, grottes et gouffres, habitats troglodytes et souterrains. Le souterrain qui nous occupe ici, situé au 14 de la rue du Temps Perdu à Chardon Champ (Migné Auxances) fut découvert en 1923, puis aussitôt refermé jusqu’en 1947. Comme de nombreux souterrains de même type, il est creusé très proche de la surface du sol et constitué principalement de couloirs avec aménagements divers qui appellent les questions. Sa fin de fréquentation ne doit pas remonter après le XIe siècle puisque les tessons de céramique qui ont été découverts dans l’escalier d’accès datent de l’an mil environ, ou peu après.

Depuis 35 ans, les archéologues n’ont pu avancer d’explication crédible à l’utilisation d’une telle cavité creusée de main d’homme. Il semble qu’il faille abandonner le classement dans les souterrains de refuge contre des agresseurs éventuels comme il en existe beaucoup, dans la mesure où les objets et autres obstacles rencontrés dans les couloirs, une fois la cachette découverte, ne pouvaient être que des inconvénients aussi bien pour l’assailli que pour l’assaillant.

Plus construite fut l’explication avancée en 2007 par deux frères dominicains, archéologues au Proche Orient, Jean Baptiste Humbert de l’école biblique de Jérusalem, qui dirige une mission archéologique à Gaza, et Manuel Maicas, qui s’intéresse aux civilisations et religions disparues: le souterrain aurait pu abriter un culte local à Mithra. Consultez avec intérêt le document fourni par les propriétaires.

A l’appui de cette thèse, une sculpture en haut relief présentant un taurobole au croisement de deux corridors même si l’endroit semble bien exigu pour avoir pu permettre le sacrifice d’un taureau. Cette représentation taurine est assez grossière et usée par les nombreux passages et le temps. Le torse et les pattes avant du bovin sont assez difficiles à saisir. Le mufle, érodé, présente du côté droit ce que l’on peut voir comme une corne et une longue oreille. S’il se peut que ce relief ne soit pas intentionnel et que la lecture en soit due au hasard, il n’en reste pas moins que la ferveur populaire a très bien pu y voir la face d’un taureau…

Comme toutes les religions païennes, le culte de Mithra a été officiellement interdit en 391 par Théodose au bénéfice d’un christianisme hégémonique dont les dévots martelèrent les figures de Mithra et ruinèrent les mithraea.

Mithra est une divinité indo-iranienne qui remonte au second millénaire av. JC. Son culte a été propagé dans l’empire romain, au 1er siècle, par des légionnaires de retour des frontières orientales de l’empire. La pratique de ce culte, toujours lié au rocher et à l’obscurité souterraine a laissé des vestiges un peu partout en Europe. Ce sont les mithraea plus ou moins construits sur le même modèle, même si celui de Chardon Champ, très exigu ( on accède notamment à la salle où se trouve l’autel en rampant sur deux mètres et les banquettes sont séparées par une paroi de roc) rassemble le maximum de caractéristiques en un minimum de place…

Une religion de la crypte

Il faut savoir que le Mithriacisme est une religion de la crypte et le temple de Mithra est appelé « la tanière ». Il s’agira donc d’une grotte naturelle ou reconstituée (symbole du cosmos) qui servira de lieu de réunion et de salle à manger aux initiés.

Traditionnellement, un mithraeum est une salle de culte, allongée, d’orientation variable, que l’on atteint en descendant quelques marches depuis un vestibule d’entrée.

Le vestibule : un vestiaire, un coin cuisine et une sacristie. C’est aussi là que les candidats à l’initiation étaient informés, interrogés, puis soumis à diverses épreuves destinées à s’assurer de leur résistance à la chaleur, au froid, à la douleur et à la solitude dans l’obscurité. S’il réussit, le candidat doit encore prêter serment et reçoit le premier grade au sein de la confrérie.

La salle de culte est exigue. Elle est semi-enterrée, parfois souterraine, dépourvue de fenêtres. Son plafond voûté évoque le Ciel avec ses étoiles peintes. Deux longues banquettes, inclinées vers le mur, sont prêtent à recevoir les initiés, qui s’y allongent pieds vers le mur et visage tourné vers le mur du fond. L’icône de Mithra occupe le centre de ce mur du fond, au dessus d’un podium. Au milieu du large couloir séparant les banquettes, se dressent des autels, des statues de dieux divers, des braséros où brûle l’encens. L’éclairage est fourni par des lampes à huile.

Les plus anciens et les plus complets sont connus à Rome mais on en trouve aussi dans des endroits aussi éloignés que le nord de l’Angleterre ou la Palestine et beaucoup d’entre eux furent convertis en cryptes sous des églises chrétiennes. En Poitou Charentes, les vestiges ne sont pas rares, le Mithraeum d’Aubeterre-sur-Dronne, près d’Angoulême, sous l’église monolithe de Saint Jean. A Poitiers, la découverte au XIXe siècle d’une partie d’un autel taurobolique indiquait l’existence au IIe siècle d’un culte de Mithra. La sculpture de Poitiers est d’une excellente facture digne d’une grande ville à la romaine, tandis que celle de Chardon Champ, à même la roche et d’une relative médiocre qualité pour ce qu’on peut en juger, témoignerait d’une manifestation populaire.

Survivance tardive

La fréquentation du souterrain remonte donc semble-t-il au IIIe et IVe siècles, époque à laquelle le Mithriacisme était très répandu et pas simplement au XIe. Il est intéressant de noter d’ailleurs qu’à la même époque, moins d’un siècle avant que la chape de plomb du christianisme ne s’abatte, on assistait aussi à une résurgence des traditions indigènes les plus anciennes : on peut citer à l’appui de cette thèse, le sanctuaire dédié à Mithra à Mackwiller dans le Bas Rhin qui fut en partie ruiné à la fin du IIIe siècle et au lieu d’être reconstruit fut remplacé alors par un « sanctuaire de source », construit sur un plan indigène, l’ancien dieu gaulois reprenant toute la place en un lieu qu’il n’avait probablement jamais abandonné.

Il serait instructif de chercher à quelle population ce souterrain a pu servir. Dans les proches environs, il y avait de vastes installations gallo-romaines et certains habitants de l’époque ont du être gagnés par des religions nouvelles. On peut tout aussi bien envisager qu’à défaut d’un culte en référence précise à Mithra, il y ait eu, dans les campagnes, des pratiques dérivées, dans des anfractuosités naturelles ou non (c.f. La balade païenne à Angles sur l’Anglin). Quoi qu’il en soit, nous sommes ici confrontés à la survivance tardive d’un culte issu de celui qui fut dédié à Mithra jusqu’à la fin du IVe siècle et dont la population locale de Chardon Champ aurait encore eu connaissance au Moyen Age et jusqu’au XIe siècle, démontrant s’il en était besoin la vitalité des traditions païennes.

Le souterrain peut être visité gratuitement sur simple demande auprès de ses propriétaires. Pour des raisons de sécurité, l’accès est limité à sept personnes. L’accueil est charmant et enthousiaste, les chats sont fournis en accompagnateurs bénévoles, et avec un peu de chance vous croiserez le résident permanent.

Contact: Lucette et Jean Galland, 14 rue du Temps-Perdu, Chardonchamp (Migné-Auxances), tél. 05 49 51 75 35 ou 06 20 15 77 75.

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3 commentaires

  1. cybione said,

    Article très intéressant.
    Le mithraïcisme a souvent suivi les légions romaines, dont les soldats étaient de fervents pratiquants.

  2. listclubs said,

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