Légendes fantastiques de la Vienne

mai 14, 2008 at 4:38 (contes et légendes, livres)

L’auteur, Eric Nowak, a déjà collationné les « légendes relatives aux êtres fantastiques charentais » puis les « légendes fantastiques de Berry, Touraine et Sologne ». Né dans la Vienne en 1964, l’idée lui est tout naturellement venue de faire la même chose pour son département d’origine. Ayant à faire à rude concurrence avec l’incontournable « Vienne légendaire et mythologique » de Robert Mineau, Lucien Racinoux et Yves Bernard Brissaud (coédition Librairie Ancienne Brissaud/Geste éditions), il s’est d’abord lancé dans une recherche sur le terrain qui lui a permis de voir ce qui restait encore ancré dans les mémoires locales, de recueillir ça et là des variantes des légendes déjà collectées et d’en découvrir éventuellement des nouvelles.
Les légendes qui sont présentées tout au long de ces pages sont la plupart du temps attachées à des lieux , à des monuments de la région, et mettent souvent en scène des êtres fantastiques. Ce sont les derniers vestiges d’une mythologie régionale ancestrale puisant aux sources indo-européennes et pré chrétiennes de notre civilisation, portion méconnue mais passionnante de notre patrimoine culturel régional que, nous aussi à la Main Rouge, nous nous efforçons de restituer. Ce livre vient à point nommé pour faire revivre le peuple poitevin des anjhes, babeuilles, bèlues, bigaudes, bigaures, bigornes, bissêtres, bonhommes, etc. qui ont accompagné, au fil des siècles, la vie de nos ancêtres.
Eric Nowak: « Les Légendes Fantastiques de la Vienne ». Geste Editions.

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la Chasse Galerie

décembre 23, 2007 at 1:53 (contes et légendes, mythologie)

La Mesnie Hellequin nous est surtout connue à travers les références qui lui sont faites dans des textes du Moyen Age et qui concernent l’Europe toute entière: certaines nuits magiques d’orages violents surtout en période de changement de saison, et alors qu’on pourrait penser que ce sont le vent et la pluie qui dévastent les paysages , l’imaginaire populaire impute cette dévastation à une troupe d’esprits fantastiques, montés sur des chevaux rapides, entourés de chiens bruyants, qui ont été condamnés en punition de leurs péchés à chevaucher jusqu’à la nuit des temps… et il ne fait pas bon être dehors à ce moment là … Pendant tout le passage de la « Famille furieuse », ce ne sont que cris d’oiseaux, aboiements, hennissements, miaulements, voix plaintives, hurlements sauvages, sonneries de cors « comme une armée entière d’animaux criant, beuglant, clapissant et semblant voyager dans les nuages ». Les témoignages sont nombreux et peut être ne faudrait-il pas chercher trop longtemps dans nos campagnes, encore aujourd’hui, pour trouver quelqu’un pour nous affirmer avoir entendu passer la Chasse Sauvage… grues_cendrees.jpg Il est vrai qu’il n’ est pas impossible d’assister à cette cacophonie céleste qui chaque année,envahit le ciel d’octobre préparant à l’hiver et plus tard en février qui annonce la fin des glaciales rigueurs . Alors, le vol des grues, qui passent l’hiver en Espagne et nichent en Scandinavie, aurait-il à voir avec l’origine de la Chasse Sauvage ?… On pense en effet que cette tradition pourrait avoir son origine dans le passage de l’été à l’hiver, puis de l’hiver à l’été… et quand les grues remontent vers le nord, elles sont censées réveiller la nature au passage. Une autre manière est de dire qu’à cette époque les airs frémissent des poursuites d’animaux symboliques chassant devant eux les esprits de la mort afin d’assurer le triomphe de la vie nouvelle. On peut dire aussi que la Chasse galope à l’infini dans le ciel d’hiver pour éveiller les mémoires et associer les disparus à l’éternelle renaissance de la vie.

La période d’avant Noël correspond à la fin de l’automne, c’est donc l’époque, suivant la mythologie nordique où Odhinn-Wotan, le Dieu chaman, monté sur Sleipnir, son cheval à huit pattes, passe dans les airs au soir tombant, entrainant derrière lui la « Chasse Sauvage ». La croyance répandue dans de nombreuses régions d’Europe selon laquelle les sorcières, une lanterne à la main, se déplacent dans le ciel pendant la période solsticiale, représente sans doute une survivance de ce thème wotanique.
Cette croyance en une chevauchée d’une troupe plus ou moins maudite est répandue dans toutes nos campagnes et suivant les provinces, le nom change: c’est la Mesnie Hellequin, ou Hennequin, le Carosse du roi Hugon, la Chasse nocturne, la Chasse Arthur, la Chasse du Comte Rouge, la Chasse du Chasseur Sauvage… La Mesnie Hellequin:son nom lui-même est l’objet d’interrogations, on parle de Charles Quint, on laisse entendre qu’il pourrait être à l’origine d’ Arlequin, mais on cite surtout le Poème du comte Hernequin -une chanson de geste, aujourd’hui perdue, qui racontait les aventures légendaires d’un certain Hernequin, comte de Boulogne, qui avait combattu les Vikings au IXe siècle.

chasse-odin.jpg Quant à la thématique proprement dite de la Mesnie Hellequin, elle semble pouvoir être rattaché au thème d’origine germanique de la chasse sauvage et des armées aériennes conduites par Odin. Parfois Hellequin est un doublet d’Arthur, lui aussi supposé conduire une chasse. Selon une prédiction de Merlin il était annoncé qu’il reviendrait un jour : on l’a attendu de longues années, on l’attend même encore et selon Augustin Thierry, un historien du XIXe,  » les forestiers du roi d’Angleterre, en faisant leur ronde au clair de la lune, entendaient souvent un grand bruit de cors, et rencontraient des troupes de chasseurs qui disaient faire partie de la suite du roi Arthur ». Elle apparait aussi dans le « Perceval en prose » attribué à Robert de Boron (ou l’un de ses continuateurs) au début du XIIIe siècle.

D’autres traditions rattachent la Mesnie Hellequin à une armée de revenants que l’on croiserait à l’occasion à la lisière des forêts, à l’image des sylvains de l’Antiquité.
On dit en effet que Silvain, qui rappelle notre Sucellus gaulois, était le père ou le chef d’une foule de génies semblables à lui, nommé Sylvains, tous représentés avec des jambes et des oreilles de bouc. Comme Pan, Silvanus passait pour apparaître brusquement au coin des bois et sur les routes; la nuit, il épouvantait les voyageurs de sa voix rauque.
La Chasse Gallery semble spécifiquement poitevine … L’étymologie est controversée, certains préfèrent le terme Galerie du vieux verbe « galer » (se divertir, se livrer à une joie bruyante), faisant donc de la Chasse Galerie une « chasse gaillarde, hardie, menée avec ardeur et fougue ». D’autres s’en tiennent à Gallery et y voient la personnalisation du meneur de la Chasse sans pour autant s’entendre sur le nom du personnage. On a cru y voir un châtelain du Chêne-Billault, à Pouant, dans la région de Loudun, qui aurait été condamné à chasser pour l’éternité en punition d’avoir préféré quitter la messe avant la consécration pour entrainer ses invités à la chasse un jour de Saint Hubert. On a voulu y voir aussi le célèbre Guillery de la chanson, baron cruel et chasseur forcené qui, sur le modèle précédent, à l’heure de la messe, força un cerf jusque dans une grotte occupée par un ermite et l’y tua en refusant de plier le genou… mais la version païenne existe aussi, où l’ermite devient une jeune nymphe protégée de Bahren (?), un des anciens dieux du terroir (c.f. « la marque de Bahren » à Fontenay le Comte), savant et prodigue, qui connaissait les vertus de la moindre racine…et Guillery était d’autant moins pardonnable, qu’il chassait, parait-il, le gibier réservé aux Dieux…

Ce thème de la « chasse des damnés » résulte d’une transposition chrétienne du thème wotanique de la « suite » d’ Odhinn composée des guerriers morts au combat. Les païens ont, très logiquement été transformés en « damnés » et leur passage dans le ciel a été réinterprété comme résultant d’une « damnation éternelle ».
berserker.jpg Les frères Grimm parlent de la légende Wutendes Heer : l’Armée Furieuse, mais qui pourrait bien être « l’armée de celui qui est en fureur » (puisqu’on sait qu’ Odhinn-Wotan est la fureur incarnée -c.f. Georges Dumézil : « Mithra-Varuna »-) qu’ils font dériver de Wotan’s Heer (l’Armée d’Odin). Et cette Chasse , par cette fureur sacrée et la présence de ces berserkir, ces guerriers-fauves qui entraient dans une fureur incontrôlable, se rendant capables des plus invraisemblables exploits, pourrait bien receler le mystère de l’initiation guerrière celto-nordique , car à côté des guerriers loups, on devine la présence aussi des compagnons guerriers chasseurs de Finn…

Les versions diffèrent, selon lesquelles on considère la légende nordique de la déesse des frimas, Holda, poursuivie sans trève par Wotan et sur laquelle se sont greffées des versions gaéliques, bretonnes, ou franques et qui seront adaptées aux croyances chrétiennes (thème du chasseur maudit, ronde infernale des réprouvés condamnés à errer). On dit aussi que c’est la « nuit des Mères » (du 24 au 25décembre), qui débute la grande fête solsticiale qui dure 12 jours, que débute aussi la chasse furieuse menée par Dame Holle accompagnée de Wotan qui serait alors son conjoint. Mais s’il semble bien que ce soit pour illustrer le passage de la saison sombre à la saison claire, il ne faut pas oublier non plus qu’on dit aussi que si Wotan parcourt ainsi les nuits, c’est pour rassembler tous les guerriers susceptibles de marcher sous ses ordres quand sera venu le temps du Ragnarok: la bataille de la fin du monde, le destin auquel ne peuvent échapper les dieux, la destruction d’Ásgard et le renouveau du monde.
Pour les chrétiens ce n’est qu’une sarabande démoniaque, à la chasse aux âmes pour renforcer encore cette armée de seigneurs damnés qui errent pour l’éternité dans les forêts. On est en vérité pas très loin de Herne le Chasseur, le chevalier fantomatique au chef orné de bois qui chevauche à la tête de la Chasse, au travers du ciel. Pas très loin non plus de son équivalent, piececernunnos.jpeg Cernunnos, tout à la fois divinité chthonienne en même temps que solaire (sur une pièce de monnaie trouvée dans le Hampshire, il porte la roue du soleil entre ses cornes), ce qui nous ramène au passage d’une saison à l’autre … et ce qui nous ramène aussi vers … saint Hubert.

Saint Hubert, chasseur invétéré, se serait converti à la vue d’une croix entre les bois d’un cerf, certains disent « le jour de Noël », tous ces indices, la passion de la chasse, un dieu-cerf, la période solsticiale rappellent des croyances païennes bien antérieures au christianisme et peuvent se rapporter au thème de la chasse sauvage: Hubert étant le prototype du « chasseur sauvage converti » pour la sauvegarde des âmes, tandis que la Chasse Sauvage, elle, est le cortège des non-convertis, des « damnés », des paysans et soldats restés fidèles à la foi traditionnelle.
La survivance du mythe odinique aurait donc servi là encore de base à une christianisation péjorative du thème en question.

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De la persistance des dragons – suite

octobre 25, 2007 at 6:53 (contes et légendes, coutumes, histoire, mythologie)

Petite parenthèse préalable – Il faut en convenir : la plus grande partie des recherches et des articles proposés sont l’œuvre de Setanta. Je profite sans vergogne des tendres liens qui nous unissent pour l’assurer de mon soutien sans réserve et lui promettre des articles sans trop préciser de dates de livraison. Mais parfois j’arrive à me secouer et à reprendre le harnais, voilà donc la suite des aventures et des avatars de nos vieux dragons. – fin de la parenthèse.

 

 

grandgoule.gif

 

 

POITIERS et la Grand’Goule

 

 

Notre chère Radegonde , célébrité poitevine s’il est, reine des Francs en rupture de ban, avait préféré le Dieu chrétien à son mari Clotaire, et coulait des jours heureux et pieux dans son monastère. Elle a à son palmarès de sainte divers miracles dont celui d’avoir vaincu la Grand Goule : un corps de dragon ou de serpent ailé, une haleine pestilentielle,une queue en pince de scorpion, des pattes fourchues et griffues, des cris à l’avenant. La dite bête rode à cette époque dans les caves du monastère : la ville de Poitiers est bâtie sur un piton calcaire « trouilloté » de grottes et de caves.

Donc, notre bête rôde et dévore une par une les imprudentes qui s’aventurent sur son terrain. Radegonde n’y tenant plus descend l’affronter et lui colle un pain dans la gueule. Si, si, le ton a l’air badin et l’expression triviale mais pour l’occasion strictement littérale. Radegonde s’empare d’un des pains qui étaient dans la remise où était tapie la Grand Goule, y trace une croix et le jette dans sa gueule fumante. La Grand Goule s’étouffe et meurt dans l’instant. Triomphe de Radegonde.

Mais le souvenir de la Grand Goule demeure vivace dans la ville de Poitiers et chaque année à l’époque des Rogations les pâtissiers faisaient cuire une grande quantité de « casse museaux », petits gâteaux que l’on jetait, avec les premières cerises, sur la sculpture qui la représentait. Promenée en procession, les dévotes y frottaient leurs chapelets en appelant sur elles la protection de la « bonne sainte veurmine ». La représentation de la Grande Goule était brandie en tête de cortège par un homme vêtu d’un surplis et portant une coiffure décoré d’une cocarde aux couleurs de la ville.

Elle est toujours exposé au Musée Sainte-Croix « construite planches sculptées statue-gg.gifet peintes de couleurs criardes. Le corps, très allongé, cambré à l’encolure, et recourbé en plusieurs replis à la partie postérieure, était annelé de la tête aux pieds, et terminé, à la queue, par une pince de scorpion, dentelée. La tête, percée de gros yeux féroces, enfoncés sous deux gibbosités proéminentes, ouvrait une large gueule, munie de dents aigües, et dont un bec d’aigle, surmonté d’une éminence charnue, terminait la mâchoire supérieure. Une longue langue en métal, fourchue à son extrémité, des ailes fantastiques, armées d’ongles crochus, et deux pieds à trois griffes, s’ajustant au poitrail, achevaient la représentation de la Grand’Goule. Enfin, l’artiste avait peint en vert le corps et les ailes, en rouge les parties charnues et en blanc sale le poitrail et le ventre de cet animal extraordinaire. » de la Marsonnière , membre de la Société des Archives Historiques de la Saintonge et de l’Aunis.

 

Mais il existe une autre version de cette aventure, ce n’est plus Radegonde qui défait le monstre et délivre la ville de Poitiers mais un prisonnier anonyme auquel on promet la vie sauve en cas de réussite. Pour preuve de cette aventure on peut encore au 18ème siècle admirer sa dépouille (hé oui, encore un crocodile empaillé) accroché au mur du Palais de Justice de Poitiers. L’ancien Palais Comtal, devenu Palais de Justice tombe en ruines faute d’entretien mais est encore paré de sa dépouille comme le raconte en 1665, Sir John LAUDER, gentilhomme écossais dans son journal de voyage :

« Their hinges bound upon the wall wt iron chaines the reliets of a dead hideous crocodile, witch, tho’it be infinitly diminished from what it was (it being some hundred years since it was salin), yet its monstrously great wt a was throat. This, they say, was found in one of their prisoners, which i saw also. On a tyme a number of prisoners being put in for some offences, on the morrow as some came to sie the prisoners not one of them could be found, it having eaten and devored them every one. Not knowing whow to be red of this trubulsom beat no man daring attempt to kill it, they profered one who was condemned to dy for some crime his life he killed it. Wheir upon he went to the prison wt a weill charges pistoll as it seimingly being very hungry was advancing furiously to worry him he shoot in at a white spot of its breast wheir its no so weill armed wt scalles as elsewheir and slow and wan his life.
I enquiring whow tha beast might come their it seimed most probable that it was engendred their ex putri materia, as the philosphers speaks, tho I could hardly believe that the sun could give life to such monsrtuous big creatures as it
« (*)

Toujours dans les limites de notre pagus, la même aventure est racontée à NIORT (Deux-Sèvres) où on pouvait voir autrefois une représentation d’un serpent ailé, cette pierre appartenait précédemment à un mausolée dédié à celui qui l’avait vaincu. En 1692, un déserteur condamné à mort accepte en échange de sa grâce d’affronter le monstre qui désole les marais aux portes de la ville. Pour ne pas périr de son souffle empoissonné il est muni d’un masque de verre, malheureusement celui-ci se brise alors qu’il venait de terrasser la bête et elle l’entraine dans son trépas. Le dragon et le soldat sont enterrés ensemble au cimetière de l’hopital de NIORT, hélas la stèle n’existe plus mais des témoignages l’attestent et citent l’épitaphe  » Siste viator, rem habes paucis//Hi periere simul; homo occubuit,// Serpentis veneno » « Arrête toi voyageur, l’histoire tient en peu de mots// Ici ils sont morts en même temps, l’homme fut tué// par le venin du Serpent »

 

 

 

 

 

 

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De la persistance des dragons

septembre 19, 2007 at 8:18 (contes et légendes, histoire)

ou : pourquoi trouve-t’on un crocodile empaillé sur les murs du château du Chat Botté ?

Question lancinante qui hante tous ses admirateurs.

lechatbotte.jpg

Il est communément admis que le Château D’Oiron et la réussite de la famille GOUFFIER a inspiré Charles PERRAULT pour sa création du fantasmagorique marquis de Carabas, particulièrement Claude GOUFFIER richissime Grand Ecuyer du Roi . On peut voir en lui aussi bien le Marquis de Carabas que le Chat Botté ou même Barbe Bleue ! Le Marquis de Carabas rappelons le pour mémoire était un grand seigneur, un géant et un magicien. Il régnait sur sa contrée en maître incontesté. Il chute cependant, victime de son orgueil, et transformé par ses propres soins en souris se fait avaler par le Chat Botté, petit malin de la fable, chat doué de la parole et portant épée, chapeau à panache et bottes, afin d’assurer situation et richesses à son benêt de maître.

 

Mais, mais … quel est le rapport avec le crocodile et le chat botté ?
Ou le rapport entre le Chat Botté, les dragons et les annales pictes ?

Oiron, situé sur les chemins de Compostelle, possède une église dotée par la famille GOUFFIER où on trouve accroché à un des murs un crocodile empaillé, officiellement comme symbole lié à l’enfer. Mais le crocodile d’Oiron n’était pas si saugrenu ni isolé. Il semblerait qu’on ait trouvé peu partout des crocodiles empaillés au mur des églises du Moyen Age, souvent ramenés des croisades ces «cocodrilles», devenant «cocadrilles» et «coquatrix», ou «cocatrics» ont rarement survécu à la « tornade blanche » du 19ème siècle qui a dévasté tant de monuments

 

Il existe cependant encore quelques exemplaires comme celui de la Cathédrale de Séville. Accroché au-dessus de la porte du lézard (« el lagarto »), il aurait été offert en cadeau en 1260 par le Sultan d’Egypte qui souhaitait épouser une des filles du Roi Alphonse X. Ce portail dessert le Patio de los Naranjos, dernier vestige la mosquée, où les musulmans pratiquaient leurs ablutions avant d’y entrer. La fontaine qui s’y trouve date sinon des Wisigoths du moins d’anciennes sources thermales romaines.

 

Autre crocodile empaillé célèbre, celui qui orne un des piliers de la Cathédrale Saint-Bertrand-de-Comminges. Bertrand né au milieu du 11ème siècle à l’Isle Jourdain en Gascogne dans le crocodile de St Bertrand de Commingesune famille illustre apparentée aux comtes de Toulouse et aux rois capétiens. Quittant le métier des armes il entre dans les ordres et est nommé évêque du Comminges en 1073. C’est là qu’il va vaincre son dragon : « Il était caché, dit-on, dans un vallon des Pyrénées, et par ses vagissements attirait les curieux imprudents. Plusieurs fois on avait essayé de le détruire, mais il avait dévoré ses assaillants. Saint-Bertrand, touché du malheur de son peuple, s’avança vers lui sans autre arme que son bâton. Il touche l’animal, pose sur sa tête le bout de son étole, et le dragon le suit comme un agneau jusque sur la place de la Cathédrale, où il expire ».

 

Mais ce n’est pas la peine de descendre jusqu’aux Pyrénées pour retrouver la trace du dragon – crocodile. Il suffit de se tourner vers La Couronne (Charente). Ce village en périphérie d’Angoulême, s’appelait à l’origine Paludibus « les Marais », il prend le nom de Corona lors de la construction du monastère en 1124 (corona beate Maria). Son premier abbé, Lambert, dans ses jeunes années était plus ardent aux arts de la chasse qu’à ses devoirs religieux ce qui lui donna les moyens de réussir à trouver le gîte du dragon qui dévastait la région et à le tuer en le décapitant de son épée (Chronique latine de l’Abbaye de la Couronne – 1100-1789 par J-F Eusèbe CASTAIGNE, bibliothécaire de la ville d’Angoulême)

La dépouille du monstre fut empaillée et offerte à l’évêque d’Angoulême. On pouvait encore l’admirer jusqu’en 1780 accroché au mur de la première travée de droite de l’église cathédrale de Saint-Pierre d’Angoulême. Lors de l’installation des nouvelles orgues, la peau de celui qu’on reconnaît alors comme un crocodile est donnée au conservateur du Musée qui l’incorpore à son cabinet d’histoire naturelle. On perd sa trace quand cet ensemble est transféré au lycée et que vers 1868 il est jeté , sûrement dans un mouvement d’enthousiasme estudiantin, par dessus le rempart de la ville. Ces péripéties sont rappelées dans le compte rendu de la séance du 7 février 1899 de la société archéologique et historique de la Charente où on note également : « que dans certains pays les anciens avaient l’habitude de pendre aux murs des églises des animaux empaillés. Ces faits […] semblent indiquer une coutume dont il serait intéressant de connaître l’origine. […] cf. le Bâton pastoral, étude archéologique, par l’Abbé Barrault et Arthur Martin : « durant tout le moyen âge, il était d’usage dans bon nombre d’églises de porter en procession des dragons suspendus en haut d’un pique avant ou derrière la Croix, comme pour ajouter au triomphe de celle-ci en montrant le vaincu à côté du vainqueur ».[…] les crocodiles empaillés suspendus dans les églises étaient peut être destinés à cet usage ».

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sur les traces de Gargantua

août 3, 2007 at 11:07 (contes et légendes, paysages)

Sur les traces de Gargantua
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en Charente (16) :

– Gargantua boit la Font de l’Echo à Ambérac, et s’endort : un troupeau de moutons s’engouffre dans sa bouche, suivi par le berger qui va les y rechercher.
– Roland lance sa cognée à Charras, et forme le terrier du Puy Roland.
– à Mainfonds, il a voulu combler la grande fosse de la forêt de la Braconne, mais il laisse tomber sa hotte, formant ainsi la Motte de Gargantua, que jamais le Diable ne lui a permis de reprendre
.- à Montemboeuf Gargantua fauche le pré d’une vieille femme contre un déjeûner. Après avoir fait la sieste, il coupe tout, même chez les voisins.
– il forme la colline du Pinsonneau, au sud de Baignes-Sainte-Radegonde, avec la boue de ses chaussures, et la motte de Coiron est une dépatture ou « dégotture » de Gargantua.
– dans l’Angoumois, Gargantua fauche le pré d’une vieille femme, puis demande à dîner. Il va pour cela chez un meunier et y prend toute la farine, va prendre du blé chez un fermier pour le payer, fait moudre le grain et propose de faire de la bouillie dans l’écluse ; mais il avale tout, y compris les animaux crevés que l’on y jette pour l’arrêter.
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dans les Deux-Sèvres (79) :

– sainte Macrine, montée sur une mule ferrée à l’envers, fuit devant Gargantua qui a jeté son dévolu sur elle. La bête, fatiguée, s’arrête dans l’île de Magné, près du champ des Idoles, où l’on sème de l’avoine. Lorsque Gargantua arrive, l’avoine est miraculeusement prête pour la moisson, et le paysan nie avoir vu quiconque passer depuis le moment où il semait. Gargantua abandonne sa poursuite et secoue ses sabots pour former les buttes de Sainte-Macrine et de la Garette.
– Gargantua s’assied sur le clocher de Notre-Dame de Niort, les pieds sur ceux de Fontenay-le-Comte et de Luçon.
– un gros mammelon arrondi dans la vallée de la Sèvre, près de Saint-Maixent, et de la route à la Motte-Saint-Heraye, est un Etron de Gargantua, qu’il dépose un pied dans lîle de Montaï, près de Palu, l’autre sur le coteau Pèss’Marin, près de Nanteuil.
– Gargantua boit le Thouet au gué de Ligaine, près de Taizé. Puis il mange six boeufs, avec une charette chargée d’épines et le bouvier et s’endort. Il forme deux buttes en vidant un de ses sabots à Montcoué, l’autre à Tourtenay, avant de poursuivre sa route vers le nord, par Saint-Léger-de-Montbrun et Oiron. Il avale alors un moulin sur les côteaux de la Loire, et en meurt car les ailes continuent de tourner dans son ventre.
– Gargantua avale l’eau de la mer qui s’étendait jusqu’à Niort, ce qui forme le Marais Poitevin.
– Gargantua boit la Sèvre Niortaise avec un bateau et assèche le Marais Poitevin.
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en Vendée (85) :

– trois menhirs détruits, à Avrillé, servaient de minches (buts) à Gargantua, qui les visaient depuis Saint-Benoist, où il a abandonné sur place un Palet. On venait autrefois déposer sur ce Palet, au printemps, une poignée de trèfle pour se protéger du cheval Malet.(le Cheval Malet était un cheval blanc, le diable déguisé, que l’on pouvait rencontrer dans un bois appuyé contre un arbre. Si l’on avait l’imprudence de monter sur lui, il partait aussitôt au grand galop et ne s’arrêtait qu’au bord d’une rivière ou d’un étang où le cavalier était précipité)
– à Rosnay-sur-Yon, Gargantua est poursuivi par les chiens d’un berger. Il les met dans sa poche et tente de les écraser comme des fourmis ; mais ils se blottissent entre ses jambes et le mordent, l’obligeant à fuir à toutes jambes. Il abandonne là les deux mégalithes qu’il portait. Selon une autre interprétation, il faisait là, près de la Folie, une partie de minche, en se servant des dolmens de Talmont et des Moutiers comme palets. Mais un chien le mord au pied, et il laisse là les Pierres Follet. Sa fuite le mène du clocher de Luçon à ceux de Fontenay-le-Comte et de Notre-Dame de Niort.
– la table du dolmen du Grand Douillac, à Saint-Vincent-sur-Jard, est connue sous le nom de Palet de Gargantua.
– allant de Nantes à la Rochelle, Gargantua suit la vallée de l’Yon. Il rencontre le Diable qui porte un énorme rocher. Ils font ensemble une partie de palet. Gargantua arrache un bloc au lit de la rivière et vise la pierre levée de la Roussière. Son palet tombe dans la rivière au Tablier : c’est la Pierre Nauline ou Mouline, ou encore Pierre de Gargantua. Puis il poursuit son chemin et détache des blocs de la falaise qui se retrouvent dans l’Yon à La Gorge aux Loups. Et il se repose en s’asseyant sur la Pierre du Vigneau.
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dans la Vienne (86) :

– le dolmen de la Pierre-Levée, à Passe-Lourdin, près de Poitiers, est dit par Rabelais avoir été construit par Gargantua.
– c’est le cheval de Duguesclin qui fait jaillir les eaux curatives de La Roche-Posay, près du ruisseau de la Gargonde, sous son sabot. Mais Gargantua pourrait bien l’y avoir précédé.
– à Saint-Rémy-sur-Creuse, Gargantua lançait des palets depuis le chateau des Roches jusqu’au chateau de Chaloupy, de l’autre côté de la rivière, avant de la traverser lui-même. Avant qu’on le fasse sauter à la mine pour construire en 1910 la mairie et l’école, le Palet de Gargantua était un roc situé sur la rive gauche de la rivière dans les falaises à habitat troglodyte.
– à côté de Cherves, un pied sur la colline de Cherves (147 m.) et l’autre sur ce qui allait devenir le Pied de Doux (154 m.), Gargantua s’est assis dans la vallée pour se reposer. Il y aurait perdu ses pendants d’oreilles, en l’occurence des mégalithes disparus ou dispersés avec le remembrement, sous lesquels reposaient de prodigieux trésors.
– à Poitiers sur la rive droite du Clain, non loin du Pont Joubert, un énorme rocher en saillie sur la falaise, à la partie supérieure aplanie en terrasse porte le nom de Chaise de Gargantua.
– Plusieurs « Patins de Gargantua » sont dénombrés dans la Vienne où, trainant sous chaque pied une bonne épaisseur de boue argileuse qui gènait sa marche, il les secouait vigoureusement pour s’en débarasser : propulsés, ces mottes de terre auraient, en s’écrasant à bonne distance, fait les buttes de Beaumont, de Gironde, commune de Saint Genest, de Puy-Mouron, commune de Frontenay sur Dive et de Puy-Taillé, commune de Saint Chartres (ndlr. voir « la Dive, une rivière divine »).
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(sources : Rabelais
Société de Mythologie Française
Mineau/Racinoux : « La Vienne Légendaire ».)

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Gargantua et les divinités celtiques

août 1, 2007 at 3:44 (contes et légendes, divinités)

Gargantua est très présent dans toute la région mais avant de partir plus précisément sur ses traces, il nous a paru intéressant de présenter ce texte, « reproduit de DRUVIDIA organe du C.D.L. » pour définir quel sera notre angle de recherche.

« Jusqu’à ce jour, la tradition Gauloise ne nous était connue que par quatre séries de documents.
1) Quelques textes de l’Antiquité émanant d’étrangers, nous relatent ce que géographes et historiens Gréco-romains ont cru comprendre des conceptions des Celtes continentaux .
2) De nombreux monuments Gallo-romains (autels, stèles, laraires, etc…) qui sont malheureusement muets le plus souvent, le nom même de la divinité représentée y apparaissant rarement.
3) Les monnaies Gauloises sur lesquelles figurent fréquemment des symboles « Druidiques » mais qui n’ont été que peu étudiés du point de vue traditionnel.
4) Quelques décisions des premiers conciles d’évêques Gallo-romains contiennent, parmi les défenses qu’elles formulent, des allusions précises à certains rites encore pratiqués à basse époque par la population Gauloise « païenne ».

Le Géant Gargantua

Son nom apparait dans la toponymie et le folklore en plus de 300 lieux. C’est un héros civilisateur qui défriche le pays: il se rattache ainsi aux plus anciennes races (Partholon et Nemed de la tradition irlandaise). Il est tour à tour bûcheron (comme Esus) et faucheur. Il règne:
a) sur les montagnes qu’il a élévées en transportant les matériaux dans sa hotte (dont les bretelles se sont souvent cassées); ce sont quelquefois ses tombeaux.
b) sur les buttes, Tumuli et Oppida, qui sont les « décrottures » de ses sabots; de même les tertres irlandais appartiennent aux Tuatha de Danann.
c) sur les eaux, car il a creusé des lacs, bu ou alimenté des rivières et des marais.
d) sur les blocs erratiques et les mégalithes, qui sont ses excréments ou des graviers sortis de son sabot; les menhirs sont aussi des pierres pour aiguiser sa faux, ou les quilles avec lesquelles il joue, les tables des dolmens lui servant de palets.
Le Gargantua picard est fils d’un ours (ce qui pourrait faire supposer un rapport avec le Mythe Arthurien) et nait dans un baume (au centre du Cosmos)
gargantua-dore.jpg Dans sa jeunesse, Gargantua est invité à creuser un puits: il semble bien qu’il s’agisse là d’un rite d’initiation, et la légende wallonne précise que gargantua « meurt »; il ne s’agit que d’une mort symbolique, ainsi que le montre la suite du mythe.
Il fonde des villes de même que l’ Hercule Gaulois a fondé Alésia. Repoussé de Quantilly (Cher), le géant lance son marteau dans les airs et construit à l’endroit où tombe ce marteau, la forteresse d’Avaricum (Bourges). Ce geste rituel se retrouve dans le légendaire chrétien: M. Varennes mentionne une source sacrée du Bourbonnais, jaillissant à l’endroit où saint Mazeran a lancé son marteau (ndlr. voir aussi « à propos de la légende du pied griffé »)
Un statère des Baïocasses représente un chevalier, brandissant une épée, qui vient de lancer un marteau dont la trajectoire est figurée par une ligne brisée; sous le cheval se trouve une sorte de chaudron. De même le géant de Guérande (Loire Atlantique), outre sa faux et son fléau, est armé de trois marteaux.

Gargantua est une figure riche et complexe qui parait avoir hérité des traits particuliers à plusieurs divinités Celtiques. Il n’est pas méchant, mais glouton et habillé comme un rustre, et les paysans ont complaisamment retenu certains aspects obscènes de son mythe. Par tous ces traits, il évoque Eochaid « Oll-Athair » (le père de tous) dit « Dag-Da » (le Dieu Bon), le Dieu-Druide de « l’Etat Major » des Tuatha De Danann.
dagda1.jpg Gargantua s’appuie sur un gourdin (qui est le plus souvent un Chêne déraciné, d’où son surnom de « Tord-Quêne », « Teurd-Quêne », etc.) et porte une hotte. Ces deux attributs sont symboliquement équivalents à la Massue de Chêne et au Chaudron du Dagda.
De même que la trace d’une seule des roues du chariot servant au transport de la massue du dagda est un fossé aussi large que la frontière de deux provinces, Gargantua trace derrière Quantilly un fossé de 10 km de long sur 3 km de large. Une fois par an, l’écuelle de pierre du géant versait le vin aux pauvres de Bourges, de même nul ne quittait le chaudron du Dagda sans être rassasié.
Eochaid Ollathir s’accouple rituellement, au bord d’une rivière, à certaines périodes de l’année, avec les divinités féminines du pays, – et nous voyons Gargantua traverser la Loire pour aller « voir les filles de Saint Genouph », sur les rives du fleuve médian de la gaule. Rappelons brièvement les conclusions d’une étude sur le Dagda qui semble valables pour Gargantua: « Dieu-Chef, il est en tant que tel considéré comme le père de son peuple dont il est, par sa science, le premier magicien, -par sa masse, le défenseur, -par son chaudron, le nourricier. Ses orgies de nourriture sont à la fois démonstrations de vitalité et rites d’abondance, (outre le sens spirituel qu’elles ont, la nourriture pouvant être symboliquement « Spirituelle »). Par ses accouplements périodiques avec les divinités du sol, il assure à son peuple la protection de celles ci et consacre en sa personne l’union de la tette et de l’homme ».

Par ailleurs le Gargantua d’Avranches (Manche) est accompagné d’un blaireau qui lui sert de chien, de même que Sukellos, le dieu au maillet à la coupe est représenté avec un chien à sa droite. Ce Dieu Gaulois a été assimilé au Dis-Pater de césar, père de la race Celtique, Maître de la vie et de la mort.
Or Gargantua possède un marteau, et règne sur les Tumuli, séjour des morts.. Comme le dieu au maillet, il est barbu et son juron « Par ma barbe ! » évoque le caractère sacré et magique à la fois de l’ ornement mâle par excellence, comme le « Honte sur nos barbes » des Gallois.
La plupart des sites à légendes et toponymes se rapportant au mythe gargantuin jalonnent d’anciennes voies romaines et préromaines. Gargantua facilité le « passage », il boit aux gués, « pontifie » et établit la communication entre la terre et le ciel, entre le monde sensible et le monde suprasensible. On retrouve d’ailleurs le même symbolisme, lorsque Gargantua inscrit dans le firmament Bressan un magnifique arc-en-ciel.
Non seulement il construit des ponts mais dans plusieurs légendes, il « est » lui même le pont, suivant la formule galloise (« Que le Chef soit Pont ») et le mortel présomptueux qui emprunte ce pont est précipité dans la rivière. Gargantua apparait comme le Chef, le Roi du Monde (Bitu-Rix) de la tradition Gauloise et cela explique pourquoi il fonde Avaricum (Bourges), capitale des Bituriges et pourquoi la population de cette ville communiait une fois par an en une beuverie rituelle.

Le protecteur des voies de communication est dans la mythologie romaine, Mercure, substitut de Lug « grianainech » (au visage de soleil). Or nous voyons Gargantua en action près du « dun » de Lug: il joue au palet près de Lyon et construit l’oppidum de Laon (Aisne).
Henri Dontenville a insisté sur la course d’ Est en Ouest que mène Gargantua du Donon (Lorraine) au Mont-Tombe (Mont Saint Michel- Manche). St Christophe, substitut chrétien du géant fait le tour de la terre en 24 enjambées et dans le Vexin, les rayons du soleil qui filtrent entre les nuages sont les « jambes de Gargantua ».
Si le nom de Gargantua n’apparait pas dans la tradition Irlandaise, les chroniques Galloises mentionnent un Gurgunt, « roi » doux et ferme, fils de Belinus le fondateur de Caerleon (ndlr. ville ruinée du Pays de Galles, une des principales places fortes d’Arthur) et l’effigie de ce Gurgunt processionnait encore sur les remparts de Norwich (Norfolk. Angleterre) en 1578.
« Les Grandes et Inestimables Chroniques » qui représentent des réminiscences folkloriques rapportent que les parents de Gargantua ont été « fabriqués », sur la plus haute montagne de l’Orient avec les ossements d’une baleine mâle et d’une baleine femelle, dans lesquelles M. Dontenville a reconnu les divinités gauloises Belenos et Belisama.
Toutefois il convient de noter que les os de la baleine sont mentionnés dans les Textes Gallois: c’est un pont d’os de baleine qui permet à Maxen d’ embarquer à bord du navire merveilleux. De même, la relique que les Angevins, en pélerinage au mont Saint Michel, rapportent dans leur pays est également un os de baleine. Le Mont Saint Michel porte d’ailleurs dans ses armoiries des coquilles Saint Jacques qui, en bas normand, sont appelées « godefiches » (du vieux norrois gudh-fiskr: de poisson de Dieu) et les stries régulières de ce coquillage, qui servit d’insigne aux pélerins chrétiens, symbolisent les rayons du soleil se couchant sur l’horizon marin.
Remarquons que Gargantua est parfois décrit à cheval sur sa Grande Jument, qui est l’équivalent exact du nom de la déesse gauloise Epona. Le nom du dieu irlandais auquel nous avons comparé Gargantua est, dans le Livre de Ballymote, Eochaid (génitif Eochado) que l’on explique par le vieux celtique iuo-katus, « qui combat avec l’ If », c’est à dire avec le javelot en bois d’If, arbre des morts; mais dans le Livre de Leinster, antérieur de deux siècles, on trouve la forme « Eocho » (génitif Echach) qui représente un vieux gaëlique Eqôs (gaulois et vieux-britonnique Epôx) « cavalier, chevalier ».

Gargantua unit donc ainsi l’autorité spirituelle au pouvoir temporel; il est donc bien le Roi Pontife, ainsi que nous l’avons déjà montré précédemment.
M. Dontenville a rapporté les nombreuses étymologies par lesquelles on a tenté d’expliquer le nom rocailleux de Gargantua; on pourrait également mentionner Gargenos, nom d’un roi Gaulois de Cisalpine, où l’on reconnait la racine du mot irlandais « garg »: « farouche ». Le cycle épique irlandais mentionne d’ailleurs un Muinremur Mac Gergend, personnage épisodique qui joue un rôle peu reluisant dans le  » Festin de Bricriu » et dans « l’Histoire du porc de Mac Dâthô », mais Gergend n’est pour nous qu’un nom.
(…)
Les quelques exemples cités suffisent à montrer la valeur de la documentation recueillie par M. Dontenville et l’intérêt que présentent ses recherches pour l’étude de la Tradition Celtique Continentale et prouvent la régularité et l’orthodoxie traditionnelle des légendes relatives aux Grands Etres du terroir; ces légendes sont d’ailleurs localisées autour des sites remarquables. »

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Loubressac (86) : de Sukellos à saint Sylvain

juillet 22, 2007 at 1:43 (contes et légendes, divinités, paysages)

Non loin de Lussac les Chateaux (86), célèbre pour les plaques gravées (premiers portraits humains, datant de -15000) de sa Grotte de la Marche (c.f. »symboles pictons »), s’élève le dolmen de Loubressac où l’on retrouva des ossements humains d’adultes et d’enfants ainsi que des tessons de poterie et un petit tranchet en silex, et dont la légende locale, en pervertissant le mythe de la fée bâtisseuse, dit qu’il fut l’oeuvre de la sainte Vierge qui piqua en terre ses huit fuseaux et posa dessus la pierre plate qu’elle portait sur la tête.
Ce dolmen témoigne d’une présence humaine à l’époque néolithique et reste un des rares vestiges des sépultures mégalithiques laissées par les tribus dispersées sur les rives de la Vienne. La Grotte de Loubressac, sur Mazerolles, a livré aussi un bois de renne gravé de deux bisons, le lieu-dit « la Ganne » un ensemble sépulcral celtique et Loubressac une petite urne funéraire gallo romaine.
Mais Loubressac nous intéresse encore à un autre titre. faunus.jpgComme Lubersac en Corrèze, Lupersat en Creuse, Loubressac dérive de Lupercus (de « lupus »= loup) qui était un autre nom du dieu romain Faunus, protecteur des troupeaux, dieu des champs et des bergers et dieu oraculaire lié aux bosquets sacrés. Les Luperques, ses prêtres, pour la fête des Lupercales (15 février) se répandaient dans les rues de Rome pour fouetter les femmes avec des lanières de peau de bouc et les rendre ainsi fécondes.
Comme on lui attribue des pattes et des cornes de chèvre, il fut assimilé au dieu Pan et puis, en Gaule, avec les mêmes attributions, il devient aussi Silvanus ( « silva »= forêt : on trouve souvent son image dans les bosquets sacrés) auquel on assimile Sukellos, le dieu gaulois au maillet, sous son aspect « dieu des forêts et des bois ». Il semble donc que Loubressac ait été, dès la plus haute antiquité, un lieu de culte païen, et son étymologie suggère l’existence en ce lieu d’un temple important dédié à Lupercus, un Lupercale sacrum, probablement à l’endroit où s’élevait auparavant un sanctuaire dédié à une divinité topique. Et d’ailleurs la chapelle du village est dédiée à saint Sylvain qui semble avoir pris la place, dans la ferveur populaire du Silvanus païen…
On ne sait rien de ce Sylvain, si ce n’est qu’il fut un évangélisateur zélé des terroirs du Limousin, de la Marche, de l’Angoumois, du Bas Berry et de la partie sud orientale du Poitou. Il était de ces missionnaires qui avaient délaissé les voies romaines rectilignes, menant d’une cité à une autre, pour emprunter les anciens chemins gaulois et aller porter la vérité de son dieu unique auprès des gens des campagnes, souvent au bout de l’épée, dans le bruit et la fureur… à tel point qu’on dit qu’il fut tué et jeté dans la Vienne par les Limousins, porté par le courant jusqu’à Loubressac et inhumé en ce lieu.
sanctuaire.jpg On peut facilement imaginer la scène…
un petit village, la forêt proche, le fleuve qui coule doucement, la scène pourrait être charmante, bucolique en cette matinée de printemps, mais des nuages d’une fumée âcre viennent obscurcir les lieux… des hommes passent en courant, affolés, des femmes aussi qui serrent dans leurs bras des enfants qui toussent et crachotent… c’est d’une extrême confusion qu’entretient encore la présence d’animaux qui viennent se jeter dans les jambes des villageois, en bêlant, en grognant, en jappant…des cris fusent, des chevaux hennissent, les hommes porteurs d’armes improvisées se précipitent vers le sanctuaire pour se heurter à une troupe de brutes avinées, soudards solidement armés qui accompagnent un petit homme en noir qui hurle ses ordres et tentent d’abattre les piliers qui soutiennent le temple … les premiers villageois qui tentaient de s’opposer à leur approche, gisent dans la poussière ensanglantée… les brutes tentent de mettre le feu au sanctuaire après en avoir profané les entours, commencé d’abattre le bosquet sacré …certains d’entre eux, surs de la victoire s’ éloignent déja vers l’orée de la forêt en traînant des femmes par les cheveux… mais la fortune change de camp, les sectateurs du dieu unique sont peu à peu repoussés par les villageois … ceux qui le peuvent s’enfuient sur leurs chevaux, les autres gisent à leur tour dans la poussière … y compris le petit homme en noir dont on ne sait trop s’il est mort ou vivant… qu’importe, les villageois le jettent dans un sac, le traïnent jusqu’au fleuve et l’y précipitent … quand il abordera en amont à Loubressac, il sera enterré sur place et sur sa tombe s’élevera un sanctuaire, lieu de pélerinage très fréquenté.
silvanus.jpg mais on dit qu’il pourrait y avoir une autre version … la scène est la même jusqu’à l’épisode des femmes traînées vers la forêt … et puis … on a cru que la fortune aurait pu changer de camp mais les brutes sont trop aguerries et bientôt les villageois qui ne sont pas morts s’enfuient vers les bois… le temple en flammes s’écroule sous les cris de victoire des soudards, beaucoup de maisons du village brûlent aussi, et le petit homme en noir aux yeux de fou se campent sur les débris fumants pour y planter une grande croix faite de deux branches nouées … puis il se dirige vers le fleuve, trouvant le symbole plus fort, pour y jeter l’idole de bois du dieu qui était honoré là depuis des temps immémoriaux … les Pictons de Loubressac restés païens reconnurent dans cette statuette échouée sur leur rive l’image de leur dieu familier, la déposèrent pieusement dans leur Lupercale Sacrum…et l’honorèrent encore longtemps…
Le pouvoir bénéfique de saint Sylvain s’exerçait surtout sur les enfants atteints du « mal violet » (convulsions et autres maladies nerveuses) et c’est pour cette raison qu’on en peignait autrefois les effigies en violet. Mais on l’invoque aussi pour guérir certaines affections dont la furonculose et les dermatoses. Pour rappeler les Luperques, on précisera aussi que son homologue de l’Isle Jourdain conjurait plus spécialement la stérilité des femmes… Jusqu’à la seconde guerre , le pélerinage fut un des plus importants de la région et l’on y venait de fort loin pour accomplir les pratiques rituelles de guérison et faire trois fois le tour du sanctuaire dans le sens de la marche du soleil…Beaucoup plus discret, on dit pourtant aujourd’hui qu’il n’a pas disparu…

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(Hypothèse de reconstitution du sanctuaire de Gournay-sur-Aronde (Oise).
Aquarelle de reconstitution Jean-Claude Blanchet.)

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Commentaires et pistes de réflexion
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De Faunus à Pan et à Silvanus et à Sukellos, si je puis dire, on ne sort pas de la forêt … et je ne peux pas m’empêcher de penser à une autre grande figure indissociable des bois et des forêts: Merlin .
Dans l’univers celtique, la forêt est un sanctuaire, un lieu de résidence des divinités. Par sa folie, par son séjour sylvestre, par le fait qu’il se fond complètement dans cet environnement, l’enchanteur Merlin se rapproche de la divinité. Il devient l’authentique divinité des bois. De plus il lui arrive d’utiliser des cerfs comme monture (il a des sabots de cerf ? comme Pan à des pattes de chèvre ? on pense aussi à Kernunnos), et durant l’hiver, il vit en compagnie d’un loup gris (on dit parfois de saint Sylvain qu’il est « loup, chasseur de loups », et Lupercus vient de « lupus »-loup), ce qui le rattache au chamanisme. Le loup est maître Blaise, scribe de Merlin, en fait son double, comme le loup est le compagnon de l’Homme Sauvage (saint Sylvain qui a pris la place de Silvanus-Sukellos, l’Homme Sauvage…). Et puis Merlin, à sa naissance, est velu comme un ours
Il semble donc bien que Merlin soit l’héritier d’une longue mémoire de divinités sylvestres. Saisi dans son expression la plus ancienne, le mythe de Merlin pourrait présenter des traits archaïques pré indo européens; il tournerait autour d’une figure qui n’incarnerait ni la fécondité ni la prouesse guerrière (tout au moins à priori) mais bien une forme de souveraineté plutôt magique, une sorte de royauté chamanique.

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à propos de la légende du pied griffé : pistes analogiques

mai 24, 2007 at 5:24 (contes et légendes, divinités, histoire)

On l’a vu lors de notre balade païenne à Angles sur l’Anglin , une curieuse légende est attachée au site du « pied griffé »

En des temps très anciens, un artisan qui travaillait en ce lieu, avait deux fils dont l’un se nommait Bartoumé, l’autre Bonifait. Désireux de leur offrir une destinée, il remit à chacun d’eux un marteau qu’il leur ordonna de lancer au loin. L’outil de Bartomé alla tomber sur un roc escarpé, près de Mérigny, aux lisières du berry, celui de Bonifait vint s’abattre à l’opposé dans la paroisse de La puye, près d’une source. Chaque enfant rejoignit le lieu qui lui avait ainsi été assigné par le sort. Bartoumé sur son roc (roc de saint Bartoumé) et dans la grotte sous-jacente se vit attribuer le pouvoir de guérir la colique rouge (appendicite). Bonifait, près de sa fontaine dont il remplaça la divinité païenne protectrice, celui de calmer les fièvres et de faire pleuvoir en temps de sécheresse (fontaine de saint Bonifait). A noter que saint Bonifait n’a rien à voir avec saint Boniface, mais comme son nom l’indique il est le génie « bienfaisant » du lieu.

Cette légende évoque sans conteste un des grands mythes fondateurs de diverses civilisations…Pour ce qui nous occupe, même si la raison plus plausible à cette migration gauloise était la crainte des Cimbres et le fait qu’à tout prendre il valait encore mieux fuir devant eux que se retrouver pris sous les roues de leurs chariots, il est dit qu’il était une fois (et par cette formule, on voit bien qu’on rentre de plain pied dans le mythe), sous le règne du grand roi Ambigatos… La Gaule était devenue si riche et si peuplée qu’il était devenu bien difficile de gouverner la masse de ses habitants. Ambigatos décida donc de faire partir ses neveux, en quête de nouveaux territoires (on dit aussi qu’ils étaient remuants et ambitieux et qu’il était donc plus prudent de les éloigner avant la mort du Roi). Acceptant de se soumettre au sort, ceux ci se rendirent chez un oracle, vivant à l’embouchure de la Loire, dont les deux corbeaux sacrés leur assignèrent chacun une direction à prendre. Ségovèse partit vers l’est et la forêt hercynienne formant l’avant garde de ceux qui allaient en Asie Mineure fonder l’empire des Galates et Bellovèse vers l’Italie pour fonder la Gaule Cisalpine. Voilà pour ce qui est des mythes fondateursrapprocher de la légende du pied griffé (anedoctiquement, il est amusant de rappeler aussi que les Brennus mythiques appartenaient à ces mouvements de migration, le Brennus du célèbre « Vae Victis », le Brennus de la prise de Rome accompagnait Bellovèse, celui de Delphes était dans la descendance des guerriers de Ségovèse).

brennus3.jpg

Il est tentant de faire une autre analogie… avec Gargantua cette fois qui arpente la campagne dans une terre grasse et pour le moins « amicale » si ce n’est « collante » puisqu’il est à de nombreuses reprises obligé de secouer les pieds pour décoller la terre de ses semelles. Les patins ainsi décollés, lancés, vont atterrir en des endroits souvent improbables pour former à travers tout le territoire nombre de tertres de collines et autres monticules … Gargantua est ainsi le créateur du paysage dans son rôle d’ordonnateur du Cosmos. Et d’ailleurs si Gargantua est un géant, Bartoumé et Bonifait qui lancent leur marteau évoquent eux aussi irrésistiblement des figures de géants…

Dieu géant, le Dagda, c’est à dire l’équivalent irlandais du Sukellos gaulois, a aussi pour attribut un marteau, plus précisément une massue avec laquelle il tue d’un bout et ressuscite de l’autre ce qui en fait le maître de la vie et de la mort. Dieu « bon à tout », en plus de guerrier et de magicien il est donc aussi artisan. Il est en outre détenteur d’ un chaudron d’abondance qui peut nourrir indéfiniment tous les êtres humains. C’est aussi lui qui, paillard, rustre, goinfre et ventru, pendant la bataille de Mag Tured, fut invité par les Fomoiré et dut manger un gigantesque porridge fait de lait, de farine, de graisse, de cochons et de chèvres, en quantité suffisante pour rassasier cinquante hommes, ce qu’il fit de bon coeur en se servant d’une louche en bois « si énorme qu’un homme et une femme pouvaient coucher dedans ». La fin fut nettement plus tragique pour les Illyriens que les gaulois menés par Ségovèse dans leur marche vers l’est, durent affronter. Selon la légende, pour justifier de leur réputation de ripailleurs et buveurs, ceux ci acceptèrent l’invitation gauloise, sous couvert de bonnes relations, à de copieux repas où la viande avait été mélangée à une herbe dont la propriété était de relâcher le ventre. C’est ainsi que les Illyriens succombèrent à leur goinfrerie.
(on n’oublie pas non plus que Nantosuelta, la compagne de Sukellos est une déesse-rivière, et qu’elle représente l’esprit des eaux, principe féminin de fécondité et de santé. cf. la fontaine de saint Bonifait).

*** Le Roc de saint Barthoumé est situé sur la rive droite de l’Anglin, dans la commune de Mérigny (Indre), à la lisière de cette dernière et celle d’Angles (Vienne). Sa position face au site de Pied griffé (voir « balade païenne à Angles sur l’Anglin ») et certains signes (des niches dans le roc, de larges incisions, etc.) laissent penser qu’en des temps éloignés, peut être pré-celtiques, des cérémonies païennes rituelles relevant d’un culte commun étaient célébrées dans ces lieux.

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